DE GAZA AU LIBAN...

Publié le par shlomo


Alexandre del Valle
Libre opinion parue dans "France-Soir" du 3 juillet. Comme toujours, l'auteur, qui est un spécialiste, sait analyser en termes simples les réalités complexes du Proche-Orient. A lire avec attention. (Menahem Macina).
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04/07/07

 

Depuis quelques semaines, Gaza est désormais dirigé par le Hamas*. Or celui-ci n’est pas un simple rival du Fatah. Mouvement islamo-terroriste, révolutionnaire et fanatique, le Hamas est la branche palestinienne des Frères musulmans*, mouvement qui a une main dans le politique et l’« humanitaire » et l’autre dans le terrorisme.

 

Face à la catastrophe que représente la prise de Gaza par le Hamas, le Premier Ministre israélien, Ehud Olmert, et le Président Bush ont renforcé le gouvernement du chef du Fatah * et président de l’Autorité Palestinienne (AP) *, Mahmoud Abbas. But : mettre en place une « Palestine alternative » capable de résister à la Palestine jihadiste * du Hamas. De leur côté, certains responsables israéliens estiment que la victoire du Hamas à Gaza clarifie les choses et permet à Israël, désormais amie de l’Autorité Palestinienne légitime, d’intervenir militairement avec plus de facilité dans une bande de Gaza « hors la loi » et coupée du reste du monde. D’où la décision de l’Etat israélien de reverser à l’AP l’argent des taxes prélevées ; d’où aussi la nomination par Mahmoud Abbas d’un nouveau Premier Ministre palestinien, modéré et respecté par l’Occident, Salam Fayyad

 Mais les tensions entre le Hamas et le Fatah ne font probablement que commencer. L’aide israélienne à Abbas est perçue comme le baiser de la mort, les islamistes tirant leur popularité de la diabolisation des « sionistes » et des « traîtres ». Malgré les déclarations pacifiques du leader du Hamas, Ismaïl Haniyeh, la séparation entre la Cisjordanie et Gaza, ainsi que l’éradication du Fatah sont le résultat d’une onde de choc islamiste qui sévit partout : de l’Afghanistan au Maroc, en passant par l’Egypte de Moubarak, que les Frères Musulmans menacent, cette fois, par les urnes (88 députés au Parlement). Car en prenant le contrôle total d’un bastion dans la bande de Gaza, le Hamas acquiert une tête de pont par où infiltrer l'Égypte, Israël et la Cisjordanie. En fait, le triomphe du Hamas a donné un élan psychologique aux islamistes du monde entier. Et ce n’est pas un hasard si cela coïncide chronologiquement avec le retour du Hezbollah au Liban-sud, affaibli lors de la guerre avec Israël durant l’été 2006, puis avec l’offensive du Fatah Al islam* dans le camp palestinien de Nahr al Bared au Liban-nord. Assisté de ses alliés palestiniens appuyés par Damas et Téhéran, le Hezbollah reconstruit, pendant ce temps, ses arsenaux, à la barbe d’une FINUL *, incapable d’appliquer la résolution 1701 de l’ONU (2006), qui exige le désarmement du Hezbollah. Etroitement lié au Hezbollah *, le Hamas veut détruire totalement le Fatah et régner seul, un jour, parce qu’il ne s’agit pas d’une guerre « nationaliste », mais planétaire, comme l’explique la Charte du Hamas, qui ambitionne de rétablir le Califat * et condamne les nationalismes, y compris palestinien. Mais qui a lu la Charte du Hamas qui présente la Palestine comme une parcelle de la Oumma* ?

 

En réalité, le monde arabo-musulman vit une grande guerre civile transversale, qui  oppose des gouvernements antidémocratiques, corrompus et discrédités, à des islamistes populaires, qui proposent de rétablir la justice, d’aider les déshérités et de châtier les dictateurs en place, l’islam apparaissant comme l’unique solution à la pauvreté, à la corruption et à l’impérialisme « américano-sioniste ». A cette guerre interne, dont les musulmans sont les premières victimes, s’ajoute la rivalité entre islamistes : un premier niveau opposant chiites* du Hezbollah, d’Iran et d’Irak, wahhabites saoudiens, Frères musulmans ou d’Al Qaïda. Un second niveau voit s’opposer les Frères musulmans - qui jouent la carte démocratique (Egypte, Maroc, Jordanie, Koweït, Europe) - à leurs anciens frères, qui préfèrent celle du Jihad * (Al Qaïda). Plus que quiconque, le Hamas incarne  ce tiraillement entre deux stratégies, ce qui explique le coup de force contre le Fatah, un an à peine après l’alliance avec lui, au sein de l’AP, suite à la victoire électorale du Hamas.

 

L’explication du succès islamiste, comme ayant été favorisé par les erreurs d’Israël ou celles des Etats-Unis, est connue. Mais la cause profonde est "l’islamisation de l’Intifada", entamée dans les années 70, et appuyée par les islamistes saoudiens à l’aide de leurs pétrodollars, puis par les islamistes iraniens, via le Hezbollah, et ce dans le but de remplacer les mouvements nationalistes arabes par des islamistes. Or, autant le dialogue est possible avec des nationalistes arabes « laïcs », autant il est impossible avec des fanatiques religieux, qui considèrent les Juifs israéliens, quels qu’ils soient, comme des démons à abattre sur ordre divin, les Occidentaux étant leurs complices « Croisés » (Salibiyoun).

 

Avec le Hezbollah au Liban, l’armée du Mahdi (entre autres) en Irak, et le régime alaouite* en Syrie, le Hamas est l’un des maillons de la stratégie irano-syrienne de déstabilisation du Proche-Orient. La paix ne reviendra pas tant que les « Etats voyous » qui parrainent ces mouvements continueront d’embraser la région, l’un des buts étant de faire accepter la nucléarisation de l’Iran. Aussi la Cisjordanie risque-t-elle, à son tour, de devenir le prochain théâtre d'affrontements entre Hamas et Fatah. Et, en dépit des soutiens officiels du Quartet * et de la communauté internationale, Etats-Unis en tête, le projet de Force d'interposition internationale, préconisé par les chancelleries occidentales risque d’être totalement inefficace, si ses mandats ne lui donnent pas plus de marge d’action que n’en a la FINUL* élargie, au Liban Sud, laquelle a laissé le Hezbollah se réarmer sous ses yeux, et dont les soldats espagnols pleurent la mort récente de six des leurs. Mais les Occidentaux sont-ils seulement prêts à traiter le mal à la racine, en cessant de reculer devant l’Iran négationniste et totalitaire, qui alimente le brasier du Croissant Fertile ? Rien n’est moins sûr.

 

© Alexandre del Valle

 

 

Lexique

 

- Organisation de libération de la Palestine, OLP : organisation politique et paramilitaire, créée en mai 1964, composée du Fatah, du FPLP et le FDLP.

- Fatah : terme forgé à partir de l’arabe, « conquête » (fatah),et dont l’acronyme signifie « Mouvement national palestinien de libération ». Organisation politico-militaire fondée par Yasser Arafat en 1959. En 1993, des négociations avec Israël ouvrent la voie à l’Autorité Palestinienne. Lors de l’Intifada Al-Aqsa, de septembre 2000, le Fatah est dépassé par le Hamas. L’Etat palestinien est, pour lui, une partie de la « nation arabe fédérée » [5].

- Fatah al-islam : Rien à voir avec le précédent. Groupe islamo-terroriste palestinien issu du Fatah Intifada, (sécession pro-syrienne du Fatah d’Arafat en 1983). Installé dans le camp palestinien du nord-Liban de Nahr el Bared, depuis novembre 2006, son objectif est la libération de Jérusalem. Le bloc du 14 mars (chrétien-druze-sunnite, au pouvoir à Beyrouth) l’accuse d’être une marionnette de Damas, qui l’a libéré. Il est composé de Palestiniens, Libanais, Saoudiens, Syriens, Yéménites, Algériens, etc.

- Hamas : « ferveur » en arabe : mouvement politique des territoires occupés, issu d’une organisation terroriste et caritative islamiste, créée en 1992 par Cheikh Ahmed Yassine. Le Hamas a gagné les élections palestiniennes législatives du 26 janvier 2006 (76 sièges contre 43 pour le Fatah. A la suite d'une guerre de factions Fatah/Hamas), il contrôle la bande de Gaza depuis le 15 juin 2007.

- Hezbollah, « Parti de Dieu » (Hizb Allah). Groupe islamiste révolutionnaire chiite libanais, créé par les services iraniens en 1982. Son chef, cheikh Nasrallah (1992) l’a transformé en un parti politique qui est représenté au Parlement libanais. Son budget dépasse 30 millions de dollars par an. Il gère des banques, des écoles, des hôpitaux, des télévisions (Al-Manar), et une milice de 15 000 hommes, en pleine reconstitution.

- Chiisme (de l’arabe Shià-tu Ali = Parti d’Ali: Branche minoritaire de l’islam (15%), présente en Irak (60 %, où se trouvent ses lieux saints chiites : Kerbala, Najaf), au Liban et en Iran. Depuis l’assassinat d’Ali, en 661, par Moàwiyya, et celui de ses deux fils, Hassan et Hussayn (669-680), ils récusent la légitimité des califes sunnites *. Culte des martyrs et clergé hiérarchisé caractérisent le chiisme. Ismaéliens, Druzes (au Liban et en Israël), Alaouites (en Syrie et en Turquie) sont des sectes issues du Chiisme. 

- Sunnite, ou « gens de la Tradition » (Ahl al Sunna) : branche "orthodoxe" majoritaire de l’islam (85 %) opposée au chiisme (sur le droit, le califat, et le monothéisme).

- Jihad : « effort » moral personnel, ou combat sur la voie de Dieu (jihad fi sabil’illah), contre les apostats et les infidèles, qui s’opposent à la « vraie foi ».

Jihadistes : islamistes qui sacralisent par-dessus tout la guerre pour une réislamisation révolutionnaire.

Oumma (de l’arabe Oum, « Mère ») : communauté islamique sans frontières, primant sur l’appartenance nationale, d’où la haine entre nationalistes et islamistes.

 - Autorité palestinienne : entité créée par les accords d’Oslo (1993) pour représenter les Arabes de Cisjordanie et de la bande de Gaza. Elle a un président et une assemblée élue au suffrage universel, une police, et des représentants dans plusieurs pays.

- FINUL : Force intérimaire des Nations Unies au Liban, créée en 1978 et élargie en vertu de la Résolution 1701 de l’ONU depuis août 2006.

- Quartette : Groupe composé de l’UE, de la Russie, des Etats-Unis et de l’ONU. L’ex-Premier Ministre anglais, Tony Blair, est son envoyé spécial au Proche-Orient.

 

 

Mis en ligne le 5 juillet 2007, par M. Macina, sur le site upjf.org

Publié dans MONDE ARABO-MUSULMAN

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