CONNAITRE SON ENNEMI

Publié le par shlomo

COMBATTRE UNE GUERILLA - 1

 

CONNAITRE SON ENNEMI.

 

Mieux vaut être clair dés le début : il n’existe pas, il n’existera jamais de « recettes » infaillibles pour gagner une guerre à tous coups. En revanche, il existe un certain nombre de principes qui, s’ils ne sont pas appliqués, vous condamnent irrémédiablement à la défaite. Pas de manuel pour la victoire donc, mais écrire un traité expliquant comment perdre une guerre serait aisé. Certains chefs militaires ont pu croire, après une bataille gagnée selon des méthodes pour l’époque novatrices, qu’ils pouvaient répéter ce succès sans coup férir en recommençant la même manœuvre, mathématiquement victorieuse (Nivelle par exemple). D’autres ont appliqués à des situations données des tactiques efficaces et éprouvés mais inadaptées dans le cas précis (Westmoreland au Vietnam). La seule certitude qu’on peut avoir, à la guerre, c’est l’évidence de l’incertitude, le risque permanent du retournement de situations, la défaite qui survient à la dernière seconde ou un an après que l’on croyait la bataille gagnée. Un bon chef n’est souvent sur de lui que devant ses hommes : dans le secret de son esprit, en permanence, des questions restent posées, des hypothèses se bousculent et il doit constamment être prêt à changer son fusil d’épaule dés qu’il sent le vent tourner.

Parmi les erreurs les plus grossières qu’un commandant puisse commettre, il en est une qui le condamne à coup sur : c’est la méconnaissance de son ennemi, de sa nature, de ses objectifs et de ses tactiques. Plus que soit même, ou au moins autant, il faut, pour le vaincre, connaître intimement son adversaire, penser comme lui, agir comme lui ou réagir parce qu’on sait qu’il va se comporter ainsi en réplique. Il faut se mettre dans la peau et dans la tête de chacun de ses hommes, du plus humble fantassin au plus gradé des officiers. Avant de combattre son adversaire, il faut coucher avec lui. C’est généralement déplaisant, mais c’est un préalable indispensable.

Il y aura sans doute, dans les années ou les décennies à venir, des conflits dits « classiques », des querelles de voisinage, des affrontements entre Etats qui dégénèrent, des appétits de richesses ou d’espaces à assouvir. La guerre interétatique, malgré la nucléarisation des grandes puissances qui freine les ambitions belliqueuses par les funèbres conséquences qu’elle fait peser sur ceux qui seraient tentés de s’y livrer, a encore de beaux jours devant elle : la guerre Iran-Irak, l’invasion des Malouines, les deux guerres du Golfe ont démontrées que les États ne sont toujours pas devenus raisonnables au point de comprendre qu’une armée est plus utile pour prévenir et empêcher une guerre que pour la mener sans risque de voir l’adversaire riposter pour votre plus grand malheur. Mais, force est de reconnaître que la menace la plus importante qui pèse aujourd’hui sur la sécurité du monde n’est pas l’apanage d’Etats constitués : ce sont les guérillas de tous poils qui font le plus de victimes, provoquent le plus de ravage, estropient les gouvernements et condamnent à la misère les populations. Or, c’est terrible mais nous ne savons toujours pas comment traiter cette menace. Ou, pire, nous pensons le savoir avant de réaliser, de longues années et de lourdes pertes plus tard, que nous étions dans l’erreur.

Le terme de « guérilla » est lui-même difficile à cerner. Pour une première approche, le lecteur pourra consulter ce lien. Dans l’exposé qui nous intéresse, nous essaierons d’affiner encore un peu plus pour définir les modèles de guérillas qui sévissent actuellement et, en tentant de les cerner, parvenir à débusquer les failles qui permettent de les combattre efficacement.

Schématiquement, on peut dire que les guérillas se distinguent des autres forces armées par :

 

- Leur genèse : à l’inverse d’une armée régulière, une guérilla n’est pas consubstantielle à un Etat, elle en est plutôt comme une émanation maladive et violente, une sorte de tumeur armée. Une guérilla naît et croît à la faveur des insuffisances ou des injustices (réelles ou perçues comme telles) du ou des gouvernements à qui elle s’oppose.

 

- Leur objectif stratégique : le but est essentiellement la victoire d’une idéologie, d’une vision religieuse, d’un mode de pensée ou d’organisation social nouveau, plutôt que la destruction des forces armées adverses, la conquête de ressources matérielles et/ou de territoires même si ces points sont souvent des objectifs nécessaires à la victoire du but ultime qui reste essentiellement de l’ordre de la victoire d’une idée sur une autre.

 

- Leur structure organisationnelle : les guérillas ne fonctionnent pas sur le modèle des forces armées étatiques et sont structurés par couches superposées plus que selon l’organisation verticale classique. De plus, une guérilla est un organisme en perpétuelle évolution qui naît, grandit et se modifie au fil de ses progrès, de son influence et de ses victoires, au contraire d’une force classique qui garde, peu ou prou (et c’est sans doute là que le bât blesse), la même structure de fonctionnement militaire et politique tout au long de la campagne.

 

- Leur « faiblesse » en armement : ne bénéficiant pas des ressources d’un Etat, les guérillas ne peuvent généralement pas aligner sur le champ de bataille la diversité, la quantité et la qualité technologique des armements traditionnellement utilisées par les armées étatiques.

 

- Leur approche tactique différente : l’idéologie qui les anime, la structure et la dotation de leurs forces les conduisent à adopter des techniques de combat non conventionnelles auxquelles les armées classiques ont le plus grand mal à trouver une réponse.

 

- Un fil conducteur immuable : la cause et la conséquence commune à tous ces éléments, c’est l’idéologie. Tout, dans une guérilla, est le produit direct de l’idée qu’elle défend : sa légitimité populaire, son organisation militaire, ses schémas tactiques, ses forces et ses faiblesses. Quel que soit le pays, l’époque ou le mouvement qu’on observe, on en revient toujours au même point commun : un idéal à défendre, à propager, à imposer contre des forces (généralement plus puissantes) qui ne partagent pas cet idéal et qu’il faut donc détruire ou soumettre.

 

Examinons maintenant plus en détail la genèse et la structure d’une guérilla.

 

 

 

1. LA GENÈSE D’UNE GUÉRILLA.

 

Un mouvement insurrectionnel n’apparaît pas soudain ainsi, comme par magie, dans un pays donné avec sa structure, sa stratégie et ses éléments combattants. Avant qu’elle puisse entreprendre des actions militaires et politiques déstabilisantes, la guérilla passe par une assez longue phase de maturation et de développement qui la fait muter du simple rassemblement d’opposants politiques ou religieux à la structure combattante que nous appelons guérilla.

On distingue schématiquement plusieurs phases de montée en puissance :

 

- Le rassemblement d’opposants :

Le régime en place, qu’il soit légitime ou non aux yeux de la communauté internationale, est contesté par un cercle au départ restreint de citoyens désireux de lutter contre lui. Cette lutte peut choisir de devenir violente d’entrée de jeu mais il arrive également que les opposants tentent d’infléchir le cours des événements en utilisant des moyens politiques légaux. Dans ce cas, c’est la répression de ces aspirations qui va conduire à la conclusion inéluctable que seule la lutte armée peut parvenir à l’obtention des objectifs de départ. On peut déjà noter que, si les demandes, parfois fondées d’ailleurs (les aspirations à l’indépendance de peuples colonisés par exemple), n’étaient pas restées insatisfaites, la guérilla n’aurait pas existé.

 

- Les actions insurrectionnelles minoritaires.

Une fois qu’il a choisi l’action violente comme moyen privilégié de mettre ses idées en place, le groupe doit s’étendre, se structurer, recruter et, pour cela, démontrer sa force, la détermination de ses membres tout en exposant son idéologie. Les actions insurrectionnelles minoritaires poursuivent un triple but : provoquer les forces de sécurité du pouvoir qu’on combat, susciter des vocations parmi la population, acquérir une visibilité nationale voire internationale. A ce stade de son développement, le mouvement est extrêmement vulnérable et sa viabilité à terme dépend essentiellement de deux facteurs : le soutien de la population et l’intensité (l’efficacité) de la répression qu’elle va subir. Un groupuscule qui ne rencontre pas le soutien de la population ne dépassera jamais la phase embryonnaire et finira inévitablement par sombrer dans le banditisme (déviance classique des mouvements terroristes minoritaires) avant de succomber aux coups de l’appareil policier du régime en place. Les groupes terroristes d’extrême gauche ouest européen des années 70 (Action Directe, les Brigades Rouges, la bande à Baader) correspondent à cet exemple : incapable de convaincre leurs concitoyens, isolés mais toujours actifs, leurs actions susciteront la réprobation et justifieront la répression sans pitié qui s’abattra sur ses membres. A l’inverse, si le discours apparaît légitime, les leaders bienveillants et compétents, les actions entreprises justes aux yeux de la population et, parallèlement, la répression du pouvoir injuste ou disproportionnée, un recrutement de partisans plus vastes peut se mettre en place et une première mutation va apparaître.

 

- La mise en place progressive d’une structure binaire politico-militaire.

Avec l’afflux de nouveaux arrivants, un effort de structuration est nécessaire et le mouvement devient bicéphale, une structure militaire (mais on ne peut pas encore parler à ce stade d’une armée régulière) clandestine va poursuivre la lutte armée par des actions d’éclat qui visent à détacher la population du gouvernement légitime (terrorisme, assassinats d’opposants, sabotages, grèves violentes…). Parallèlement, un appareil politique en apparence faiblement relié au premier va se concentrer sur la diffusion des idées auprès de la population par tous les moyens légaux (lorsque c’est possible) ou illégaux (lorsque c’est nécessaire) possibles. Ces représentants politiques permettront au mouvement d’acquérir une visibilité et une légitimité fort embarrassante pour le pouvoir en place et contribuera encore un peu plus à saper l’influence de ce dernier qui ne peut, sauf à s’exposer aux critiques, le combattre avec la vigueur qu’il réserve aux activistes armés. L’IRA a employé avec un certain succès cette méthode.

 

- Le basculement vers la lutte armée conventionnelle.

Lorsque le pouvoir en place est faible et déconsidéré, la structure précédemment décrite suffit généralement à l’abattre (cf la Révolution Cubaine) et à prendre sa place sans qu’il soit nécessaire de mener une guerre conventionnelle coûteuse, longue et destructrice. De plus, le passage de la structure binaire, ou les actions militaires restent somme toutes limités et ne nécessitent qu’un armement et un recrutement quantitativement faible, à une structure intégrant une véritable armée régulière nécessite des circonstances particulières que tous les mouvements ne peuvent forcément obtenir. Il faut, en premier lieu, de l’espace pour entraîner, organiser, reposer les troupes : un foyer en quelque sorte, un espace géographique suffisamment vaste pour accueillir la structure, dont la population est acquise à la cause et relativement inaccessible aux ennemis gouvernementaux. Il faut un financement pour mettre sur pied cette armée, l’équiper et l’entretenir. Il faut des soutiens extérieurs pour fournir l’argent et les armes, voire le soutien politique, éléments indispensables à la poursuite de la lutte. Tous ces éléments ne sont accessibles ni facilement, ni rapidement. Pourtant, lorsque les conditions décrites précédemment sont réunies, ce qui n’était au départ qu’un mouvement de contestation de relativement faible ampleur, prend sa forme définitive et devient un appareil militaire et politique extrêmement efficace et très difficile à contrer.

 

 


2. LA STRUCTURE D’UNE GUERILLA.

 

Parce qu’elle entremêle en permanence le politique et le militaire, la fin et les moyens, parce qu’elle s’appuie lourdement sur la population pour assurer sa victoire, parce qu’elle est mue par une idée qui transcende ses membres et les convainc de prendre des risques énormes, une guérilla présente une structure profondément originale et qui mérite qu’on s’y arrête. Tout d’abord, et fort logiquement puisque le but poursuivi est l’établissement d’un nouveau système politique alors que l’action armée n’est que le moyen d’atteindre ce but, la guérilla possède une structure politique extrêmement active et omniprésente qui s’efforce de diffuser partout où elle peut opérer (les territoires conquis, par exemple, mais pas uniquement) sa doctrine auprès des populations. Ensuite, les circonstances de son recrutement, de son armement et la nécessaire clandestinité de son fonctionnement imposent à la structure militaire une forme qu’on ne retrouve dans aucune armée étatique.

 

- L’appareil politique.

Au vieil adage clausewitzien : la guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens, la guérilla rajoute un degré d’implication plus grand encore. Pour elle, la guerre est la condition sine qua non de l’existence et de la survie de ses objectifs politiques. Mais la politique révolutionnaire prônée par les guérilleros ne peut rester trop longtemps théorique et abstraite si elle veut pouvoir conquérir l’adhésion des masses et renverser le gouvernement dont elle conteste le bien fondé : elle doit pouvoir s’exprimer, même clandestinement, pour révéler ses aspects positifs au plus grand nombre. C’est ainsi que les territoires conquis sont immédiatement organisés selon les vues de l’appareil politique, qu’il s’agisse de la mise en place de réformes agraires et de la redistribution des moyens de production (mise en commun des richesses dans l’optique d’une guérilla à vocation socialiste), du remplacement des élites issues du pouvoir politique précédent ou de l’application stricte de la doctrine religieuse (dans le cas d’une guérilla d’inspiration islamiste par exemple). Mais la conquête politique ne s’arrête pas aux territoires sous contrôle, elle s’étend aussi aux territoires disputés qui n’ont pas encore basculés d’un coté ou de l’autre et qui restent, du moins officiellement, sous administration des autorités gouvernementales. Puisque le but politique du mouvement est de discréditer, de miner, de déconsidérer cette autorité avant de la remplacer, des structures politiques parallèles et clandestines sont mises en place dans ces zones. Ainsi, les gouvernementaux gèrent « officiellement » un village ou un quartier qui, la nuit, passe sous contrôle adverse. Au pire, cette tactique brouille et pollue le message dominant à défaut de pouvoir le détruire complètement. Au mieux, elle permet à la guérilla de démontrer au peuple la justesse de ses choix en comparaison de ceux de l’ordre qu’elle combat. Dans les deux cas, contrer ces initiatives demandent du temps et des efforts qu’un pouvoir, par ailleurs englué dans des opérations militaires coûteuses et complexes, ne peut toujours consentir.

L’appareil politique, et c’est une originalité propre aux guérillas, trouve aussi sa place au sein même des unités combattantes et cela jusqu’à des niveaux de la taille de la compagnie. Officiers politiques, zampolit, politrouk furent longtemps des spécificités des armées communistes. Ces hommes avaient pour tâche d’encadrer et de galvaniser les soldats en leur rappelant sans cesse la raison de leur lutte. Pour bizarre que cette implication de l’idéologie politique jusqu’au cœur de la structure militaire puisse paraître aux yeux des observateurs occidentaux, cette technique a fait ses preuves lorsqu’il s’agit de motiver des troupes peu spécialisées, peu formées, moins bien armées que leur ennemi et dont la qualité principale réside justement dans la force de leurs convictions politiques ou religieuses. Le risque, toujours présent, reste de voir ces officiers politiques prendre des décisions militaires dépassant leurs compétences.

Enfin, dernière spécificité, en cas de soulèvement généralisé, l’objectif ultime de la guérilla puisqu’il doit permettre à la population de chasser définitivement le gouvernement illégitime, les responsables politiques clandestins locaux se métamorphosent soudain en chefs de guerre, distribuent des armes aux plus motivés de leurs administrés et prennent une part active, quoique très localisée, à la lutte qui s’est engagée.

 

- L’appareil militaire.

Dans un précédent article, j’ai essayé de décrire les différentes strates qui composent toutes réunies l’outil militaire que la guérilla utilise pour ses actions armés. Ces « couches » ne se manifestent pas toutes aux mêmes moments ni dans le même but : l’armée régulière est en lutte permanente avec son opposante à qui elle s’efforce de causer le plus de pertes dans la limite des moyens dont elle dispose ; les occasionnels, mi civils - mi militaires, forment une force d’appoint qui viendra localement renforcer les unités régulières. Les terroristes agissent en solitaire ou en cellules clandestines de très petites tailles, fortement cloisonnées voire sans aucun contact avec l’appareil, et leur dévoilement signifie généralement leur disparition. Ce sont des combattants « consommables » mais à haute valeur ajoutée en terme d’impact politique et moral sur le camp adverse. Enfin, les éléments civils embrigadés se chargent du renseignement, de l’accueil et de l’approvisionnement des troupes régulières. Lorsque le commandement suprême décide de mener des actions d’envergure (Offensive du Tet en 1968 au Viet Nam), les quatre strates fusionnent pour harceler et combattre l’ennemi sur tous les fronts dans le but d’obtenir un résultat décisif.

L’avantage d’une organisation aussi décentralisée et horizontale est sa capacité à frapper à peu prés partout et par surprise, son caractère insaisissable, sa capacité, en cas de fortes pertes infligées par l’ennemi, à entrer en phase de repos sans craindre de disparaître et, surtout, l’absence de tactiques claires et efficaces pour les contrer. Les armées étatiques sont, par nature, conçues pour combattre des entités militaires bâties sur le même modèle qu’elles. Elles se trouvent facilement désarçonnées par un ennemi multiforme et capable d’échanges fréquents entre la condition de civil et celle de militaire. Leurs réponses sont souvent décousues, oscillant entre violence pure et tentative de concessions, brimades aveugles des civils et désertion des zones infiltrées. Dans tous les cas, leur approche malhabile du phénomène de la guérilla combattante est une aubaine pour cette dernière.

 

 

 

CONCLUSION PROVISOIRE.

 

Historiquement, une guérilla qui emploie des techniques militaires habiles, bénéficie du soutien de la population, peut compter sur des leaders compétents et charismatiques, s’appuie sur des revendications ressenties comme légitimes par la population au sein de laquelle elle évolue et profite, comme un lutteur de Judo, de la force de son adversaire à son avantage, ne peut être battue, du moins sur le long terme.

Mais ce qui fait l’originalité de la guérilla, ce n’est pas seulement son organisation, ce sont aussi les tactiques de combat qu’elle utilise et qui lui donnent une réelle plus value militaire comparé à un adversaire plus puissant et mieux armé.

Ces tactiques feront l’objet d’un prochain article.

TEXTE REPRIS DU SITE http://reflexionstrategique.blogspot.com/

Publié dans TERRORISME

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