LA GUERILLA TRANSNATIONALE ET LE CAS AL QUAEDA

Publié le par shlomo

dimanche 22 juillet 2007

COMBATTRE UNE GUERILLA - 2

LA GUÉRILLA TRANSNATIONALE ET LE CAS AL QUAEDA

 

En relisant le premier chapitre de ma série « Combattre une guérilla », je réalise un peu ennuyé que j’ai omis d’aborder un point primordial pour comprendre les actions, les soutiens et le discours propagandiste d’une guérilla, et en particulier pour appréhender la plus active et la plus menaçante de toute en ce moment, celle contre laquelle doivent se concentrer tous nos efforts : la guérilla islamiste incarné (mais pas seulement) par Al Quaeda. Je veux bien sur parler de l’aspect transnational de la guérilla, un phénomène commun à tous les mouvements armés minoritaires en lutte contre un pouvoir central mais aujourd’hui porté à son paroxysme par le mouvement précité. Ignorer cette dimension multi nationale, mondialisée ou, comme je le préfère, transnationale est une erreur que je vais donc m’efforcer de corriger ici.

Toute guérilla, y compris celle qui lutte pour l’obtention d’un objectif purement national, a intérêt à élargir son discours et son action pour lui donner une résonance qui dépassera ses frontières et cela pour plusieurs raisons :

- L’idée qu’elle véhicule, même chez ceux qui ne sont pas confrontés aux mêmes problématiques dans leurs propres pays, est, puisqu’elle se présente forcément comme généreuse ou libératrice, de nature à susciter des sympathies chez certaines franges, parfois influentes, des pays observateurs. Par exemple, une guerre de décolonisation opposant un mouvement populaire à une grande puissance mettra cette dernière en porte à faux vis-à-vis de ses partenaires où attirera sympathie voire soutien de la part de nations qui ont elles-mêmes connus des difficultés similaires par le passé. Pendant qu’elle menait les guerres d’Algérie et, dans une moindre mesure, d’Indochine, la France fut confrontée à une hostilité certaine de la part de ses alliés comme de ses ennemis de l’époque.

- Pour rester dans la problématique d’une guerre d’indépendance, si cette sympathie ou cette empathie touche des citoyens appartenant au pays qui se défend contre la guérilla, l’effort de guerre se trouve sapé et la pression sur l’appareil politique et militaire devient un réel problème à gérer en plus de tous les autres (là encore, voir l’exemple français).

- La sympathie peut se transformer en soutien matériel, financier, humain qui viennent appuyer, parfois de manière décisive, les opérations sur le terrain.

- Un ou plusieurs pays frontaliers du théâtre des opérations peuvent, pour des raisons de convergences idéologiques ou par pur calcul politique, soutenir ouvertement la guérilla qui agit non loin de son sol. Elle peut dés lors lui fournir bases de repli, camps d’entraînement et armement à vil prix. La Chine communiste a joué ce rôle majeur dans la victoire des insurrections en Corée et au Vietnam. De même, aujourd’hui, le rôle du Pakistan en Afghanistan et de l’Iran en Irak semble assez décisif, même si ces pays n’expriment pas leur soutien de manière aussi nette, sans doute, et avec raison, par peur des représailles.

- En plus de l’aide « entrante » (argent, armes, recrues) les sympathisants extérieurs peuvent apporter une aide « à domicile », c'est-à-dire au sein même des pays qu’ils habitent, a fortiori lorsque les gouvernements de ces derniers ne soutiennent pas la guérilla. Ce soutien peut prendre une forme légale (manifestations, pétitions, voire, si la sympathie touche une majorité de la population, un vote qui fera chuter le gouvernement) ou illégale (qui va de la diffusion de propagandes terroristes aux actions terroristes elles mêmes).

- L’un des buts suprême d’une guérilla étant de discréditer, aux yeux de ses administrés comme à ceux de la communauté internationale, le gouvernement qu’elle combat jusqu’à provoquer son effondrement, sa propagande (réelle ou mensongère) a tout intérêt à bénéficier de la diffusion la plus large possible. Nous l’avons déjà vu, la guerre psychologique tient une place importante dans la stratégie de tout mouvement armé minoritaire. Ainsi, des « ambassadeurs » ou des porte parole peuvent être disséminés dans les pays influents pour diffuser les « bons » messages et brouiller le discours gouvernemental sans courir le risque, qui plus est, de subir les foudres autre que verbales (puisqu’ils se trouvent en territoires étrangers) des forces opposantes.

 

 

LE CAS PARTICULIER DE LA GUERILLA TRANSNATIONALE ISLAMISTE : AL QUAEDA.

 

La revendication islamiste radicale sunnite (très schématiquement, la volonté d’un retour aux sources d’un Islam « dur » sans concessions avec le mode de vie occidental) ne date pas d’hier. Les Frères Musulmans, en Egypte, se sont longtemps opposés au nassérisme et constitue encore aujourd’hui une force contestataire de poids dans le pays et la région, même s’ils semblent désormais privilégier la voie des urnes plutôt que celle des armes. Le royaume d’Arabie Saoudite est ouvertement Wahhabite, une branche radicale de l’Islam, et n’hésite pas à soutenir les groupes de cette obédience, qu’ils soient violents ou non. Mais, si ses mouvements fondamentalistes maintenaient une certaine agitation dans leurs pays ou ceux environnants, leur cible principale n’était pas l’Occident, du moins jusqu’à l’invasion du Koweït en 1990. C’est cet événement et plus particulièrement sa réplique (le déploiement, et le maintien, de très importantes troupes occidentales en Arabie Saoudite) qui a constitué, pour beaucoup de groupes ou de membres influents de ce courant, le prétexte au déclenchement d’une nouvelle guerre de résistance contre les « croisés », les occidentaux impies venus souiller les Lieux Saints avec la complicité de leur allié sioniste. Ainsi, d’anciens alliés objectifs des Etats-Unis dans la lutte contre le communisme (n’oublions pas qu’Oussama Ben Laden a combattu les Soviétiques en Afghanistan) se sont transformés en ennemis implacables, cantonnant d’abord leurs actions aux pays du Moyen Orient avant d’étendre peu à peu le théâtre de leurs opérations jusqu’au cœur des pays occidentaux eux-mêmes avec, comme point d’orgue, les attentats du 11 septembre 2001.

Cette brève présentation est extrêmement schématique et ne reflète pas toute la complexité de la genèse de ce qui est devenu Al Quaeda mais permet d’entrer dans le cœur du sujet que je souhaite aborder ici : la spécificité transnationale de ce mouvement de guérilla qui étend ses actions armés (qu’elles prennent la forme d’actions militaires conventionnelles, de campagnes terroristes ou d’un mélange des deux) sur pratiquement la totalité des continents. A ce titre, Al Quaeda est probablement le seul mouvement de guérilla « universaliste » de l’histoire de cette forme de lutte, et cela pour diverses raisons.

- Son idéologie (uniquement religieuse, mais la religion dans son cas englobe tous les aspects de la vie sociale, civile et politique) est extrêmement prosélyte et ouverte à tous. Tout individu, où qu’il se trouve et quelle que soit son origine sociale, ethnique, religieuse ou sa nationalité peut, s’il le souhaite, embrasser activement la cause que défend la guérilla.

- Ses modes d’action couvrent toute la gamme des options d’une guérilla, de la lutte armée conventionnelle à la simple propagande informelle en passant par le soutien (politique ou matériel) aux combattants sans oublier les actions terroristes publicitaires et cela partout où cela est possible.

- Puisque, dans l’esprit de ses zélateurs, il s’agit essentiellement d’une lutte de libération et de défense contre une agression des « croisés », ces derniers doivent pouvoir ressentir jusque dans leurs cités les contre attaques de ceux qu’ils oppriment.

- Suite à ses actions d’éclat, ce mouvement bénéficie d’une image positive au sein de nombreuses franges opprimées des populations auprès desquelles ils se présentent comme des libérateurs et les combattants de gouvernements corrompus et cela partout dans le monde.

- Son idéologie reposant sur une foi religieuse, par définition impossible à remettre en cause grâce à des arguments rationnels, le converti à la cause l’est définitivement et sera insensible à toutes tentatives de retournement extérieures. Si remise en cause il peut y avoir, elle ne peut venir que du converti lui-même et son encadrement est là pour veiller à ce que cela n’arrive pas.

- Le mouvement n’est pas unitaire et son organisation n’est pas verticale, loin de là : il s’agit plutôt d’un noyau dur de figures emblématiques autour duquel gravite toute une nébuleuse de groupes plus ou moins puissants qui se réclament de son idéologie.

- Le mouvement n’intervient pas sur un seul théâtre. De ce fait, non confiné à une zone géographique susceptible de fournir une cible unique aux forces coalisées contre lui, il peut se permettre de perdre quelques batailles locales tout en restant actif sur le plan international.

- Le vivier de ses combattants et sympathisants étant quantitativement très vaste et s’étendant à l’échelle planétaire, il peut y puiser sans cesse de nouvelles forces à jeter dans la bataille contre ses opposants.

- Il bénéficie de la complicité plus ou moins tacite de certains Etats ou, pire, de certains appareils ou cercles influents à l’intérieur de ces Etats officiellement en guerre contre lui.

- Ses deux théâtres d’opérations principaux sont géographiquement discontinus et de cette faiblesse apparente il tire une force puisque la défaite ou les difficultés de l’un ne signifiera pas la cessation des hostilités pour l’autre. De plus, sur chaque théâtre les forces qui s’opposent aux coalisés ne sont pas formés des mêmes acteurs ethniques, ne sont pas organisés et n’agissent pas de la même manière, ce qui complique d’autant la tache de ceux qui les combattent, les forçant à s’adapter à chacune avec un outil militaire similaire, lui, dans sa structure et son armement.

 

 

CONCLUSION :

 

Tout mouvement armé minoritaire en lutte contre une force plus puissante gagnera beaucoup à ce que les échos de sa lutte rencontrent la plus vaste audience possible, que ce soit pour susciter des sympathies, recruter des soutiens, obtenir des financements et/ou polluer le discours unilatéral du pouvoir qu’il combat. En ce sens, toute guérilla efficace est, à un niveau plus ou moins grand, transnationale. Le phénomène nouveau qu’on observe avec l’organisation Al Quaeda, c’est la dimension quasi universelle qu’elle se propose de donner à la lutte qu’elle mène et, par extension, les difficultés énormes et infiniment complexes auxquelles ses opposants (et ses victimes) sont confrontés. Pour vaincre cette menace, il faudra que nos forces, politiques comme militaires, fassent un réel effort à la fois d’imagination, d’adaptation et de remise en cause de leurs erreurs passées. C’est à ce prix, certainement douloureux et coûteux, que nous parviendrons à remporter la victoire contre une guérilla redoutable mais nullement invincible. Adaptons nous, réfléchissons, gardons ce qui marche, écartons ce qui a échoué et nous parviendrons à contrer cette menace pour la paix mondiale.

Publié dans TERRORISME

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