STRATEGIES ET TACTIQUES DE LA GUERILLA

Publié le par shlomo

COMBATTRE UNE GUERILLA - 3

Je poursuis cette série d’articles sur le phénomène de la guérilla, passé, présent et futur. Pour les lecteurs qui n’auraient pas suivis le fil des précédents textes, ou pour ceux qui l’auraient fait mais se seraient mépris sur les intentions sous-jacentes à ces écrits, je précise ma démarche : comprendre comment naît, agit, recrute et combat une guérilla afin de réfléchir à la mise en place de stratégies et de tactiques militaro-politiques alternatives pour mieux permettre de contrer ce phénomène qui constitue, aujourd’hui, l’une des menaces les plus angoissantes pour la paix mondiale sachant, en outre, que les « techniques » traditionnelles des forces armées occidentales ont, contre ces mouvements, obtenus jusqu’à présent des résultats pour le moins mitigés.

Ce n’est pas du défaitisme ou de l’apitoiement sur soi que de reconnaître ses carences. Pour s’améliorer, en particulier lorsque les enjeux sont aussi importants, il faut aussi avoir le courage, lorsque les solutions que nous avons tentées ne portent pas leurs fruits, de se remettre en question et d’en essayer de nouvelles. Un chef avisé, s’il sait voir les erreurs de ses ennemis pour les exploiter et pour vaincre, a aussi la sagesse de regarder avec courage et objectivité les points de friction qui, dans son propre camp, l’empêche de parvenir de la manière la plus rapide et la plus efficace possible à la victoire. Les mouvements armés minoritaires ont un pouvoir de nuisance considérable sur la bonne marche du monde vers une certaine harmonie entre les peuples. Si nous apprenons à les vaincre, nous n’aurons pas éloigné de notre avenir tout péril mais nous aurons au moins appris à en combattre efficacement l’un des plus insidieux et des plus ravageurs.

Dans la première partie de cette série d’articles, j’avais tenté de définir la genèse et la structure d’une guérilla avant, dans le deuxième chapitre, d’évoquer le phénomène plus spécifique de la guérilla transnationale et de son plus dangereux et sinistre exemple, Al Quaeda. Voyons maintenant quelles sont les stratégies (les objectifs) et, plus révélateurs encore, les tactiques (les moyens mis en œuvre pour atteindre ces objectifs) qu’utilise une guérilla et qui, c’est bien ce qui pose problème, tous deux différent assez largement des stratégies et des tactiques d’une armée étatique telle que les connaissons dans nos pays. Comme le sujet est très vaste et que le lecteur risque de se lasser à la lecture d’un trop long texte, je diviserai ce chapitre en deux.


STRATEGIES DE LA GUERILLA.

Les objectifs stratégiques d’une guérilla en action sont finalement assez simples, il s’agit pour ses membres :

- D’obtenir et de maintenir l’emprise la plus forte possible sur la population du territoire qu’elle souhaite contrôler.

- De défaire les forces armées qui lui sont opposés et qui sont issues du pouvoir qu’elle souhaite remplacer.

- De dissuader des forces extérieures d’intervenir dans le conflit au côté des forces opposantes. Si c’est impossible, il s’agit alors d’infliger à ces forces extérieures des pertes suffisamment lourdes et/ou constantes tout en agissant sur leurs opinions publiques pour convaincre leurs autorités que, la guerre étant ingagnable, il vaut mieux se retirer à moindre frais.

Si la guérilla parvient à relever ces trois défis et à obtenir des résultats positifs dans les trois cas, elle sera victorieuse. Si elle échoue dans l’un d’eux, elle ne sera pas vaincue mais devra poursuivre une lutte harassante pour elle et ses ennemis. Si elle échoue dans les trois, elle disparaîtra.

- L’emprise sur la population :

C’est, de loin, l’élément le plus fondamental qui conditionne la naissance, la croissance, la survie et, éventuellement, la victoire d’une guérilla. N’étant pas consubstantielle à un Etat, comme l’est une armée nationale, et ne disposant donc pas des ressources importantes d’une entité gouvernementale constituée, la guérilla ne peut trouver que dans la population au milieu de laquelle elle évolue les moyens de construire son outil militaire, de l’améliorer, de le faire croître et de lui permettre d’agir. La population est, pour une guérilla, à la fois une fin, un moyen, un outil multifonctions, une source d’approvisionnements de toutes sortes et un refuge. Une guérilla qui ne bénéficie pas de ce soutien ne peut exister. Si elle le perd, elle disparaît. Plus que dans son armée, c’est dans les groupes humains qu’elle contrôle et influence que la guérilla peut espérer obtenir la victoire ou, à tout le moins, sa survie, même embryonnaire. C’est donc sur cette population qu’elle va concentrer ses efforts. Une armée non étatique peut être défaite par un opposant tactiquement habile et matériellement supérieur mais cette victoire ne sera qu’éphémère si, au sein de la population qui a donné naissance à la guérilla, le sentiment, la volonté de lutter persiste.

Pour prendre un exemple concret et douloureux, la France, en Algérie, n’a jamais été militairement défaite, bien au contraire. Pourtant, contre toute logique militaire classique, le FLN, militairement dévasté par les actions des forces françaises, est sorti victorieux de la lutte parce qu’il avait pu obtenir et conserver le soutien des populations locales. De plus, la France étant, comme tout Etat constitué, une puissance trinitaire (Etat = armée + gouvernement + population), lorsque deux des pointes du triangle se sont résolues à la défaite, celle-ci ne pouvait qu’être constatée. En Algérie, on peut dire schématiquement que l’armée a vaincu (tout en observant quand même que le prix de cette victoire sur le soutien des populations locales est un point qui a servi son ennemi) mais que la population métropolitaine, lassée, travaillée par une propagande politique habile, écoeurée par le conflit, a baissé les bras et que le gouvernement de l’époque, pour des raisons identiques et pour d’autres trop complexes pour être exposés ici, a fait de même. Dés lors que la trinité militaire de l’Etat n’était plus harmonieuse, la guerre ne pouvait qu’être perdue malgré les victoires militaires obtenues sur le terrain.

- Combattre et défaire les forces armées ennemies.

A moins que l’Etat visé par la guérilla ne soit totalement déliquescent, l’existence d’un mouvement armé illégal sur son sol et qui se donne pour but avoué de l’abattre pour le remplacer entraînera forcément de sa part une réplique militaire. Dés son apparition en tant que guérilla constituée prête à mener des actions violentes, le mouvement insurrectionnel sera donc la cible d’actions contraires de plus ou moins grande intensité. Ce qu’elle entreprendra pour se défendre est à la fois un objectif, mais aussi un moyen. C’est un objectif car, militairement détruite, une guérilla ne conserve plus que son outil politique et retourne donc à son statut de rassemblement d’opposants illégaux sans un bouclier pour le défendre, ce qui le rend extrêmement vulnérable aux actions politiques habiles d’un gouvernement auréolé de ses victoires militaires.

Mais c’est aussi un moyen car c’est dans la lutte armée, le courage qu’elle exige de ses membres, la clandestinité qu’elle impose, le feu des batailles qui crée solidarité et, en cas de victoires, prestige pour ses combattants que la guérilla tisse sa propre trame à la place du canevas traditionnel qu’elle prétend remplacer. De plus, les guérillas puisent généralement leurs éléments dans un vivier de citoyens paupérisés par le chômage, exclus, abandonnés par le pouvoir central, déresponsabilisés et en proie aux affres psychologiques et moraux de la perte de la dignité qu’offre un emploi, un revenu, un but dans l’existence autre que celui de simplement survivre un jour de plus. A tous ceux là, la guérilla offre, en plus d’un programme politique présenté comme attrayant, une occupation dans leurs forces armées où ces hommes qui se sentent rejetés retrouvent soudain une discipline, une camaraderie, un statut social, un but existentiel, une solde, aussi, qui leur permet de faire vivre leur famille qui se retrouve, du même coup, embarquée de facto dans l’aventure militaire et le projet révolutionnaire de la guérilla. Il ne faut surtout pas négliger cet aspect psychologique de l’appartenance à un mouvement en lutte contre un pouvoir perçu comme oppressif, corrompu et/ou illégitime qui confère à ses membres une « aura » et un statut social au sein d’une population pauvre et livrée à elle-même. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la guérilla se nourrit de la misère sociale, éducative et de l’abandon du pouvoir central. Une société prospère au sein de laquelle tout citoyen, pour peu qu’il le souhaite et fournisse un travail en rapport, a la possibilité de s’élever dans l’échelle sociale ne verra pas naître en son sein une guérilla puissante, militairement conséquente et contrôlant de vastes zones de territoires. Si, au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, les américains ont lancés le plan Marshall pour reconstruire et permettre le redémarrage économique de l’Europe occidentale, ce n’est pas uniquement par pure bonté d’âme (même si cet aspect a existé) : ils savaient que la misère était le terreau le plus favorable sur lequel pouvait prospérer leur plus féroce ennemi de l’époque, le communisme. La perte de l’Europe orientale pouvait être vu comme un gage provisoire qu’on donnait à la puissance soviétique, mais le basculement de la totalité du continent grâce aux actions combinées d’une URSS auréolée de gloire et de partis communistes nationaux aux ordres et pouvant recruter des nervis au sein d’une population miséreuse était clairement inacceptable. C’est cette clairvoyance qui a probablement sauvé nos modèles démocratiques au lendemain du second conflit mondial.

- Dissuader les forces extérieures d’intervenir.

Ou les inciter à s’en aller le plus rapidement possible le cas échéant.

De nombreuses guérillas, pour peu que leurs actions militaires et politiques ne menacent pas les intérêts stratégiques de grandes puissances et/ou que leurs exactions ne se déroulent pas sous l’œil inquisiteur des caméras occidentales, peuvent se permettre d’agir en toute impunité vis-à-vis du monde extérieur. Le fait que leur combat soit justifié ou non aux yeux de la morale importe finalement assez peu. Ainsi, les FARC, en Colombie, mobilisent très peu contre eux, même s’ils représentent une gangrène qui tire depuis des décennies leur nation vers le bas. Les pays voisins ne les combattent véritablement que lorsqu’ils se mêlent du trafic de drogue ou étendent leurs actions guerrières au delà de leurs frontières et encore, assez mollement. De même, la pratique inhumaine des prises d’otages, qui demeure une de leurs spécialités, ne nous émeut elle, nous qui sommes si puissants mais si loin, que lorsque c’est une personnalité médiatique et bénéficiant d’une nationalité qui nous est proche qui en est la victime. Lorsque Ingrid Betancourt sera libéré (et nous souhaitons tous pour elle et da famille que ce jour sera le plus proche possible) nul doute que l’intérêt, déjà faible, de la France pour les problèmes colombiens disparaîtra aussitôt.

Pour risquer les foudres d’une grande puissance, une guérilla doit attirer sur elle l’attention en commettant des actes ou en poursuivant des buts qui obligent lesdites puissances à intervenir, par exemple :

- En déstabilisant un pays ami et/ou lié par des accords de défense (cas des pays africains anciennement colonisés pour la France).

- En s’attaquant plus spécifiquement aux ressortissants de ces pays.

- En proposant aux peuples une idéologie clairement incompatible avec la vision traditionnelle des grandes puissances et qui, de plus, laisse entrevoir une perspective de propagation, de contamination, aux pays limitrophes.

- En s’attaquant à une nation stratégiquement importante, par sa position géographique ou ses richesses énergétiques.

Dans tous ces cas, il y a fort à parier qu’en plus des forces gouvernementales, son ennemi « naturel », la guérilla aura à contrer les actions plus ou moins violentes d’une ou plusieurs puissances mondiales ou régionales.

Il faut aussi comprendre qu’à l’heure d’Internet, des médias tout-puissant et d’une certaine « bien-pensance » qui oblige les gouvernements à tenir compte des états d’âmes de leurs administrés, surtout lorsqu’ils sont instrumentalisés par des organes d’informations efficaces, il peut arriver qu’une guérilla inoffensive pour toute autre personne que son peuple et agissant dans un pays stratégiquement mineur, soit pourtant la cible d’une intervention militaire extérieure. Le cas de la Somalie vient bien sur à l’esprit. Mais, dans cet exemple d’intervention dictée par la couverture médiatique, la motivation et la solidité des troupes engagées dépendent fortement de l’opinion intérieure du ou des pays contributeurs. Q’un coup dur vienne à survenir et le soutien à la contre guérilla s’évaporera aussi rapidement qu’il est apparu (là encore, voir le cas somalien).

Une guérilla idéologiquement peu solide, médiocrement armé et qui ne bénéficie que d’un soutien minimal (et souvent basé uniquement sur la terreur) de sa population a tout intérêt à fuir comme la peste une intervention extérieure : si elle peut se débrouiller et survivre contre un gouvernement impotent, elle ne résistera pas longtemps à une machine de guerre étatique qui se déchaîne soudain contre elle. En revanche, une guérilla qui s’inscrit dans un projet transnational peut avoir intérêt à s’opposer à une coalition de grandes puissances, surtout si elle parvient à résister à ces premiers coups et à lui infliger des pertes significatives, la notion de pertes significatives étant très variable selon les pays engagés et les lieux où ils combattent : une vingtaine de morts pour la Somalie sont apparus, aux yeux du public et de l’administration US, comme clairement inacceptables et disproportionnés, justifiant ainsi le retrait sans gloire du contingent. Plusieurs milliers pour l’Irak restent, apparemment, dans les limites du tolérable. La guérilla qui lutte avec courage et une certaine efficacité contre des forces perçues comme toutes puissantes gagnera, auprès de sa population comme d’une partie de l’opinion mondiale, un prestige et une publicité certaine qui peuvent lui apporter des soutiens de toutes natures. Inversement, une grande puissance qui ne parviendra pas à vaincre un mouvement perçu, à tort ou à raison, comme beaucoup plus faible, y laissera une bonne part de son prestige et de son pouvoir de dissuasion, excitant par là même les appétits d’ennemis potentiels jusque là tenu en respect par la crainte d’une armée jouissant d’une aura d’invincibilité.

Néanmoins, et malgré les bénéfices éventuelles qu’elle peut en tirer par moment, l’un des objectifs d’une guérilla reste la tenue ou la mise à l’écart des intervenants extérieurs, ne serait ce que parce qu’ils sont capable, et c’est particulièrement vrai des grandes puissances, de faire en sorte que la lutte se poursuive quasi indéfiniment lors même que le gouvernement ciblé a disparu ou presque. Sans l’intervention US, la Corée aurait été intégralement communiste dés 1950. De même, les forces armées américaines ont permis au sud Vietnam de poursuivre la lutte et de rester indépendant beaucoup plus longtemps que ses possibilités militaires ne l’auraient permis si son gouvernement avait agit seul (sachant tout de même que les armées du Nord Vietnam bénéficiaient, elles, d’un très important soutien logistique des pays communistes, Chine et URSS, ceci venant contrebalancer cela).

CONCLUSION.

Contrôle de la population locale, défaite des troupes « loyalistes » et mise à l’écart de ses soutiens militaires extérieurs éventuels sont donc les trois clés principales qui commandent la victoire d’une guérilla. Si cette trinité est respectée, la guérilla pourra s’imposer dans le pays visé avec toutes les conséquences nationales, régionales voire mondiales qui en découlent. Donc, par inversion, empêcher une guérilla de vaincre sur l’un de ces trois fronts c’est l’obliger à poursuivre une lutte épuisante pour laquelle elle n’est peut-être pas suffisamment solide idéologiquement (puisque, on l’a vu, l’idéologie dans son cas commande tout le reste, y compris et surtout le militaire). Mais le but d’une action contre insurrectionnelle décisive ne doit pas seulement être la possibilité de poursuivre la guerre, ce doit être la victoire, idéalement le plus rapidement et avec le moins de pertes et de destructions possibles pour les populations. Ainsi, on peut affirmer que le but de toute stratégie contre insurrectionnelle est de défaire la guérilla sur tous les axes de sa trinité d’action, non pas un par un mais tous en même temps, afin de provoquer sa disparition définitive et, avec elle, les menaces que sa victoire pouvait faire peser sur les grands équilibres géostratégiques.

Publié dans TERRORISME

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