ISRAEL : AU DELA DE "L'ETAT POUR LES JUIFS"

Publié le par shlomo


8 janvier 2008 - L’ambassadeur Daniel Shek -
Propos recuellis par Jean Leselbaum |
TENOUA’ N° 129 Janvier 2008, la revue du MJLF

Au moment où s’ouvre une année de commémorations du 60° anniversaire de la création de l’Etat d’Israël, l’ambassadeur Daniel Shek confie ses espoirs sur l’actualité et sur les objectifs à plus long terme de Jérusalem.

Tenoua. Le conflit israélo-palestinien ne cesse d’occulter l’exceptionnelle réussite et la puissante vitalité de l’Etat d’Israël, reconnu désormais comme une véritable puissance au sein du Moyen-Orient et dans le concert mondial des nations. Comment expliquez-vous ce qu’il faut bien appeler « le miracle israélien » ?

Daniel Shek. Si je devais résumer en trois mots Israël aujourd’hui, presque soixante ans après sa création, je choisirais « démocratie », « énergie » et « diversité ».

« Démocratie » parce que c’est la composante la plus chère à la société israélienne. C’est le résultat le plus admirable de cette première période : dans le contexte d’une guerre, plus ou moins continue depuis le jour de la proclamation de l’État jusqu’aujourd’hui, la société israélienne a voulu et a su protéger avec acharnement sa fidélité à la démocratie.

« Energie » est un mot qui résume la créativité, l’allant de l’économie et le caractère parfois casse-cou des Israéliens dans bien des domaines notamment le high-tech, la recherche et même la finance... Cette hardiesse présente des avantages et des inconvénients ! Mais arrêtez-vous un instant dans une rue ou à un carrefour de Tel Aviv et sans rien dire, sans rien faire, vous sentez une énergie qui vous entoure, quelque chose de très vivant, de très vibrant. Israël est un pays jeune, non pas seulement de la jeunesse de ces citoyens mais de celle de l’esprit qui anime le pays.

La « diversité » est une des caractéristiques miraculeuses de cette société : c’est un métissage tout à fait extraordinaire d’origines, de cultures, de langues, d’héritages de tous genres qui viennent du monde entier. Israël est un pays dans lequel le terme « immigration » est identifié comme un atout, un mot positif à connotation de miracle, de chance. Bien sûr, il existe des problèmes, mais ce sont des problèmes à surmonter pour mieux utiliser la richesse du pays.
Cette diversité est fondamentale. Condition préalable au pluralisme et au débat ouvert qui renvoient à la démocratie, c’est le mélange de tous ces apports qui créent la véritable turbine d’énergie que représente l’État d’Israël aujourd’hui.

T. Au seuil de la 60° année d’Israël, quels avenirs pronostiquez-vous pour Israël ? quels projets votre pays est-il en capacité de former et de voir aboutir ?

D.S. J’essaie de penser à ce que j’aurais dit, il y a dix ans, si vous m’aviez posé cette même question. Mes chances d’établir un pronostic correspondant à la situation actuelle auraient été nulles. Donc je ne m’aventurerai pas. Je préfère vous parler d’espoirs. Si je savais ce qui va se passer dans trois mois, voire dans un mois, je serais déjà heureux. Dans dix ans, il faut espérer que le conflit israélo-arabe n’existera plus. Alors l’État d’Israël, tout en continuant à maintenir un haut niveau de vigilance pour protéger son existence et garantir sa sécurité, pourra se tourner vers sa vocation à long terme : être un phare mondial de créativité et de contribution à l’amélioration de la condition humaine dans le monde.

T. Le chef du gouvernement israélien a insisté récemment sur le fait que « le maintien du statu quo était une catastrophe ». Alors que certaines déclarations israéliennes et palestiniennes semblent déjà tempérer les espoirs nés à l’issue de la conférence d’Annapolis, quel pourrait être, à votre avis, le déroulement du processus qui doit mener à une paix indispensable et à la création inéluctable de l’Etat palestinien.

D.S. En fait les espoirs étaient tempérés avant la conférence : il n’y a pas eu un enthousiasme démesuré et irraisonnable. Les propos du Premier ministre traduisent très bien un sentiment assez généralisé dans la société israélienne. Il est clair qu’il y a une volonté de voir bouger les choses : les Israéliens comprennent qu’ignorer ce qui se passe sur le terrain n’est pas une solution. Parallèlement, l’expérience du passé incite à une grande prudence, une grande modération dans nos espérances. Dès la mi-décembre, les équipes commenceront à se réunir en sous-commissions en charge des sujets de fond qui préoccupent les deux parties. Tous les participants, y compris le Premier ministre lui-même, ont dit à Annapolis que rien ne sera négligé, que tous les sujets de fond seront traités. C’est de cette manière qu’il faut procéder : on ne peut ignorer ces questions fondamentales et espérer résoudre le conflit. Le Premier ministre a exprimé sa grande conviction dans cette démarche, tout en appelant à une grande modération.

T. Comment faut-il interpréter le fait que le ministre des Affaires étrangères saoudien n’ait pas voulu serrer la main de son homologue israélien et que le Premier ministre israélien ne veuille pas se laisser enfermer dans un calendrier qui s’inscrirait dans l’année 2008 ?

D.S. Les calendriers n’ont jamais été bénéfiques à la négociation, au contraire, ils ont eu tendance, lors des précédentes négociations, à focaliser toute l’attention sur une date ce qui faisait naître forcément des déceptions quand elle était dépassée sans que les pourparlers n’aient abouti. Il vaut mieux se concentrer sur le fond des questions et celles-ci trouveront leur solution en temps utile. Cela dit, les uns et les autres espèrent,- je dis bien espèrent et non pas s’engagent ! - arriver à des résultats avant la fin du mandat du Président Georges Bush, donc fin 2008. Quant au fait de serrer ou non une main tendue, le ministre saoudien adopte une attitude quelque peu anachronique ; c’est son droit. Qu’à cela ne tienne ! Si c’était le pire problème que ce processus de paix dût rencontrer , j’assume.

T. En tant qu’ambassadeur d’Israël en France, pourriez-vous préciser la nature des nouvelles relations entre Jérusalem et Paris et l’importance que votre pays leur reconnaît ? Sur quels points ce réchauffement va-il permettre d’avancer en ce qui concerne les relations bilatérales et la situation au Moyen-Orient ?

D.S. Depuis trois ou quatre ans, les relations entre les deux pays traversent une phase plutôt d’amélioration et d’apaisement. L’arrivée de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République, avec ses positions tout à fait déclarées et claires à l’égard à la fois d’Israël et du processus de paix et des relations franco-israéliennes, se greffe sur une dynamique plutôt positive. Ce qui se produit c’est donc un coup d’accélérateur. Ce climat nouveau se manifeste dans tous les domaines et les points de contact, les sujets de coopération, les rencontres, les voyages se multiplient. Toutes les portes s’ouvrent aujourd’hui à Israël. Tout le monde est en train de découvrir de vastes domaines potentiels de coopération entre nos deux pays. On a tendance à citer la phrase du président Sarkozy : « Je suis un ami d’Israël ». Ce sont des propos qui vont droit au cœur de tout Israélien, certainement au cœur de l’ambassadeur d’Israël. Mais il faut écouter également ce qu’il ajoute : « Je suis un ami d’Israël, mais cela ne veut pas dire que la France doit s’éloigner de ses rapports historiques avec le monde arabe ». Le grand atout en effet de Nicolas Sarkozy, ce n’est pas seulement qu’il est un ami d’Israël, mais qu’il est un ami de la paix au Proche-Orient. Il sait fort bien que c’est un dialogue intime, un dialogue de confiance avec les deux parties de ce conflit qui va lui donner et donner à la France les moyens d’avoir un impact positif sur notre région.

T . Dans le nouveau contexte international, que pensez-vous du rôle que, désormais, les juifs de France sont appelés à jouer à l’égard d’Israël ? Que comptez-vous faire, dans le cadre de votre mission, pour que ce rôle soit encore plus positif ? Quel sens donneriez- vous aujourd’hui au mot « sionisme » ? Ceux qui se disent sionistes tout en restant en France vous paraissent-ils cohérents ?

D.S. Ce qui frappe un nouvel ambassadeur à son arrivée en France, c’est le degré d’intimité entre les juifs de France et l’État d’Israël. J’ai travaillé dans les trois grandes communautés juives de diaspora, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en France. Le phénomène juif français est incomparable. La chaleur de l’attachement des juifs de France à Israël est remarquable ; elle nous donne à moi-même et à mes collègues, ici à l’ambassade, l’impression d’avoir une très grande famille en France.

Y a-t-il un sens différent au mot « sionisme » si on ne vit pas en Israël mais en France ? Si l’on considère que l’État d’Israël est l’État du peuple juif et pas seulement des Israéliens qui y vivent, il est tout à fait important de sentir que l’on fait partie de cette aventure de l’indépendance nationale du peuple juif après deux millénaires d’exil. Mais, en tant qu’israélien, je vous dirai que vivre pleinement son judaïsme, c’est le vivre en Israël ! Pourtant ce n’est pas noir et blanc. Ils ne sont exclus de l’expérience israélienne tous ceux qui n’ont pas choisi ou qui n’ont pas encore choisi de vivre en Israël. Ils ont un rôle primordial à jouer pour soutenir son indépendance, renforcer sa capacité à se défendre face à des attaques physiques, également face à des atteintes à sa légitimité, à son droit à l’existence, à sa renommée, à sa place parmi les nations. Nous combattons depuis des décennies dans le monde entier pour assurer la place d’Israël à l’ONU, dans les relations internationales, sur les marchés internationaux... C’eût été inimaginable sans le soutien des juifs à travers le monde, de tous ceux qui ont un attachement à Israël, qui ont conscience du rôle historique d’Israël dans le déroulement de l’histoire du peuple juif.
Aujourd’hui, après l’accomplissement de la tâche majeure du sionisme qui était de créer un État juif en Eretz Israël, que veut dire être sioniste ? La création tant désirée a eu lieu mais la tâche n’est pas entièrement accomplie. La fragilité du fait israélien compte tenu du conflit israélo-arabe et du manque d’unanimité quant à sa légitimité rend encore nécessaire de poursuivre et de redoubler les efforts. Le combat pour l’existence d’Israël n’est pas terminé.
Regardons maintenant vers l’avenir à dix, vingt, voire cinquante ans... Le sionisme sera toujours l’idéologie définissant les rôles d’Israël et de la société israélienne dans le monde. Il ne suffit pas de créer un État, il faut se donner une raison d’être. Cette raison d’être est double : d’abord être l’incarnation du droit du peuple juif à l’indépendance et à l’autonomie nationale tout en restant un foyer pour tout juif qui choisira d’y vivre ; ensuite confirmer le rôle d’Israël parmi les nations face aux défis qui assaillent l’humanité. Israël doit rester ambitieux. Il ne suffit pas d’exister, il lui faut avoir des des objectifs qui vont au-delà de l’État d’Israël pour les juifs.

T . A votre avis, un Juif de France peut-il être à la fois un soutien inconditionnel de l’Etat d’Israël et un adversaire de la politique menée par son gouvernement ? Que pensez-vous de ceux qui s’affirment comme tels ?

D.S. Il est tout à fait légitime d’avoir des variantes dans le degré de soutien. D’ailleurs, je ne crois pas véritablement aux inconditionnels. Les critiques sont légitimes. Le consensus généralisé est un phénomène malsain pour toute société en général et la société juive, la société israélienne, n’y fait pas exception. Je préfère les convaincus, ceux qui réfléchissent à leur soutien et il y a bien des raisons pour être un soutien convaincu d’Israël. Que des juifs en France soulèvent des critiques sur tel ou tel aspect de l’État d’Israël ou de son gouvernement, c’est légitime. Mon espoir, c’est que même dans cette critique, il demeure un noyau fondamental de soutien et de compréhension du phénomène d’Israël. Rejeter l’idée d’un État juif en Eretz Israël c’est-à-dire rejeter la légitimité d’Israël, c’est inacceptable de la part de quiconque, juif, musulman, chrétien, suédois, américain ou français... Mais je suis prêt à tout débat avec quiconque qui soit convaincu que, dans le fil naturel de l’histoire de l’humanité, le peuple juif doit avoir un État indépendant en terre d’Israël.

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