SINE SUR LE DIVAN ?

Publié le par shlomo


Petite psychanalyse de texte

Siné sur la sellette : son texte publié dans Charlie Hebdo la semaine passée suscite de tels remous que Philippe Val, le directeur de la rédaction, promet un communiqué dans le prochain numéro condamnant les propos de son collègue. Ce professionnalisme honore Monsieur Val.

C’est pourtant à un texte antérieur que je souhaite m’intéresser. Il s’agit de celui que le caricaturiste a publié dans le même journal le 30 janvier 2008.

Le décodage m’en paraît si simple, et l’état d’esprit qu’il reflète si révélateur de celui qui est partagé par nombre de nos concitoyens et de « personnalités » médiatiques, que je ne résiste pas au désir de me livrer à une petite psychanalyse de texte.

« Quand on voit à la télé des images de Gaza, on ne peut s’empêcher d’avoir les tripes qui se nouent », déclare le caricaturiste. Première indication qui ne manque pas d’intérêt sur le personnage : sa source d’information est la télévision et les images que l’on y diffuse.

Point de documentation livresque historique ou philosophique, point de distance critique face à une situation politique complexe mais la référence à des images qui donnent lieu à une réaction purement émotionnelle : les tripes « se nouent ».

L’aspect primordial accordé à l’élément visuel – au détriment de la réflexion - est confirmé dès le début de la phrase suivante : « Voir le dénuement imposé par l’occupant israélien à toute la population palestinienne, assister à la punition collective administrée devant la coupable passivité du monde entier est tout à fait intolérable » (1).

C’est le champ lexical de cette phrase qui éveille alors l’attention : l’auteur parle d’ « occupant », de « punition collective », de « coupable passivité du monde entier » devant le supplice de « toute la population palestinienne ».

Voilà qui ne laisse de faire songer à un autre occupant qui n’a rien à voir avec celui évoqué, ou plutôt si : il s’agit de l’occupant nazi qui n’hésitait pas à infliger des punitions collectives à une population tout entière et qui a procédé à l’extermination des Juifs devant l’indifférence générale du monde entier, devant sa coupable passivité. Cette dernière expression me paraît plus juste lorsqu’elle est employée dans ce contexte.

Le syndrome dont semble souffrir le caricaturiste est celui de la culpabilité inconsciente générée par la collaboration du régime de Vichy avec le régime nazi.

Malheureusement ce syndrome est fort répandu en France et pour exorciser cette culpabilité, apaiser sa mauvaise conscience, il suffit d’opérer un transfert merveilleusement efficace : les victimes d’hier deviennent les bourreaux d’aujourd’hui. Les gouvernants israéliens (qui sont des Juifs, ne l’oublions pas) ont une « attitude inhumaine », ils font endurer à leur victimes des « conditions diaboliques », affirme l’auteur.

Le dernier adjectif a une forte connotation : le lecteur pourrait se demander si l’image du juif meurtrier assimilé au diable ou au mal absolu depuis la nuit des temps ne correspond pas à une vision juste de la réalité.

Inconscient, inconscient quand tu nous tiens …

D’ailleurs, la phrase dans laquelle Siné déclare qu’il trouve que les « Palestiniens [sont] étonnamment maîtres d’eux » retentit comme une incitation à des actions violentes, l’étonnement devant le fait qu’il n’ y a pas davantage de kamikazes également – l’incise « ce dont je me réjouis » doit-elle être comprise comme une antiphrase ?

Pour ma part, j’ai du mal à trouver tous les « Palestiniens étonnamment maîtres d’eux » lorsque certains choisissent délibérément de faire sauter des autobus bondés avec des femmes et des enfants, lorsqu’ils envoient des pluies de roquettes sur des écoles, des hôpitaux, des maternités des villes israéliennes de Sdérot ou d’Ashkelon voisines de Gaza alors que cette dernière a été évacuée par l’armée israélienne depuis août 2005.

A moins qu’ils ne soient d’un machiavélisme et d’un cynisme parfaits.

Le sort épouvantable que le Hamas réserve à sa propre population qu’il dépouille et maltraite ne semble guère émouvoir Monsieur Siné, moi si.

Nous ne sommes pas au cinéma. La vie n’est pas une série télévisée, et le mode d’expression choisi par Siné, la caricature, n’est pas le meilleur moyen d’appréhender la réalité.

La complexité de la situation, je dirais même des situations, au Proche-Orient, mérite des analyses bien plus poussées que des émois provoqués par des images télé.

Qu’on lise des livres d’Histoire, les articles de Primo ou si cela est trop insupportable pour les âmes bien pensantes, au moins ceux du directeur de la rédaction de Charlie Hebdo, Philippe Val, dont la rigueur intellectuelle est indéniable et dont le mode de fonctionnement psychique ne repose pas sur la caricature.

Heureusement.

Annick Azerhad © Primo, 12 juillet 2008

1 C'est l'auteur qui souligne, ndlr

Publié dans ANTISEMITISME

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