Soixante-dix ans après les accords de Munich, l'apaisement et les "concessions du faible"

Publié le par shlomo

par Joël Fishman,

 pour Makor Rishon
Thème : France

Titre original : Seventy Years since the Munich Agreement; Appeasement and the "Concessions of the Weak"

Traduction : Objectif-info
Cet article est en hommage au professeur Tzvi Ophir de Jérusalem.

   L'une des images emblématiques de l'histoire du vingtième-siècle montre le premier ministre Neville Chamberlain, à l'aéroport de Heston, agitant triomphalement l'accord de Munich qu'il venait de signer. C'est là qu'il proclama qu'il avait apporté "la paix de notre temps… la paix dans l'honneur". La foule reçut Chamberlain en héros, parce qu'il répondait parfaitement à ses espoirs les plus profonds. Les photographies et les films d'actualité ont immortalisé cette image dans la conscience collective, où s'est aussi incrusté son parapluie omniprésent. Malheureusement, cet accord n'a pas duré longtemps. On l'évoque comme un événement qui a facilité le déclenchement de la deuxième guerre mondiale. L'historien sioniste contemporain, Sir Louis Namier, décrivit ainsi l'épisode :
L'Europe a été stupéfaite quand à Heston, au moment où il quittait son avion, Chamberlain a agité son "traité" avec Hitler comme l'aurait fait un chasseur d'autographe ravi, en disant "voici un document qui porte bien son nom". Comment la confiance, la joie, et le triomphe de Chamberlain pouvaient-ils être authentiques ? .... C'était un habile manœuvrier, ignorant, et entêté; et il a eu la capacité de s'abuser lui-même autant que ses profonds instincts et ses buts l'exigeaient, et d'abuser également ceux qui avaient choisi d'être abusés.
Cette année, Rosh Hashana tombe le mardi 30 septembre, qui est aussi le soixante-dixième anniversaire des accords de Munich. Neville Chamberlain, Adolf Hitler, Édouard Daladier, et Benito Mussolini les signèrent juste après minuit le dimanche 30 septembre 1938. Ces accords ont transféré à l'Allemagne les Sudètes, une région frontalière fortifiée habitée par une minorité germanophone (ainsi qu'un bon nombre de Tchèques) que les Nazis avaient incitée à déclencher une sédition contre le gouvernement tchèque. Cette réunion s'est déroulée sous une menace de guerre, et aucun représentant tchèque n'était présent. Pour aggraver la situation, la France, qui avait un traité d'alliance avec la Tchécoslovaquie, trahissait son partenaire.

Munich était un arrangement aux termes duquel les plus grandes puissances démocratiques d'Europe, la Grande-Bretagne et la France, imposaient au nom de la paix des renoncements mortels à un petit État. Elles ont forcé la Tchécoslovaquie à faire "des concessions territoriales" afin d'apaiser un agresseur, mais l'agresseur, l'Allemagne nazie, viola promptement l'accord en mars 1939, engloutissant l'État de Tchécoslovaquie tout entier. Après avoir digéré les concessions que l'Angleterre et la France avaient imposées à d'autres, Hitler n'a pas cessé de formuler de nouvelles revendications. Cet épisode montre le coût élevé d'une politique dénuée de moralité aussi bien pour les grands pays qui s'y engagent, que pour les petits auxquels ils imposent des sacrifices suicidaires.

Martin Gilbert, biographe de Churchill et historien, a expliqué dans les années 60 que "l'apaisement était enracinée dans la croyance que la nature humaine ne pouvait pas être entièrement envahie par le mal, que la situation apparemment la plus dangereuse qui soit pouvait quand même être améliorée, et que le politicien le plus brutal pouvait être tempéré si on le traitait avec le respect.". Ce qui n'était pas moins important, c'est que les avocats de l'apaisement espéraient éviter la guerre grâce à ce qui était essentiellement une transaction commerciale, l'utilisation d'un territoire qui ne leur appartenait pas pour acheter la paix et la tranquillité.

Frank McDonough, un historien de l'Université de Manchester, a reproduit une citation d'un document du Foreign Office de 1926 qui révélait comment cette élite en charge d'élaborer la politique voyait la place de la Grande Bretagne dans le monde : "nous avons tous que nous voulons, et peut-être plus. Notre objectif unique est de conserver ce que nous souhaitons, et de vivre en paix… Le fait est que dans n'importe quel coin du monde, la guerre et les bruits de guerre, les différends et les frictions, provoquent des pertes et sont défavorables aux intérêts commerciaux britanniques… quelque soient les résultats d'une perturbation de l'état de paix, nous serons perdants." Selon cette conception, la Grande-Bretagne était une puissance "satisfaite", pour laquelle il n'était pas recommandé d'assumer un rôle de direction du monde. Du fait de cette vision prudente et de l'importance des intérêts en jeu, l'idée d'apaisement était infiniment attirante.

Chamberlain, un homme d'affaires qui avait une grande confiance en lui-même, ne connaissait pas l'histoire de l'Europe et les particularités de ses différents peuples. Il s'était fermement assuré le contrôle de la politique étrangère britannique et il maîtrisait l'information diffusée auprès du public. C'était particulièrement dangereux, parce qu'il surestimait ses capacités sans parvenir à circonscrire les dangers inhérents aux méthodes utilisées par Hitler ni mesurer les coûts moraux de sa soumission à son chantage. Comme c'est fréquemment le cas, l'ignorance personnelle se manifestait par un excès d'optimisme.

Pendant les décennies, les historiens révisionnistes ont écrit que Chamberlain était "très volontaire, compétent et clairvoyant." Selon eux, il fallait en réalité imputer le déclenchement de la seconde guerre mondiale aux dures obligations du Traité de Versailles que les alliés victorieux imposèrent à l'Allemagne au terme de la première guerre mondiale. En dépit de cette nouvelle théorie et de l'ouverture des archives, les grandes questions historiques liées à cette grave erreur de jugement hantent le présent. Comment a-t-il été possible que Chamberlain ne saisisse pas les intentions de ses ennemis ; comment a-t-il pu ne pas sentir le danger qui se présentait devant lui ; et pourquoi a-t-il fait confiance à Hitler ?

Les contemporains de Chamberlain ont essayé de répondre à cette question. L'un de ces derniers était le Premier Lord de l'Amirauté Duff Cooper qui écrivit que le plus grand défaut personnel de Chamberlain était son manque d'imagination. Cooper, qui était membre du cabinet de Chamberlain et qui démissionna après les accords de Munich, nota que "Chamberlain… manquait de l'expérience du monde, et il manquait aussi de cette imagination qui peut suppléer aux lacunes de l'expérience. Il n'avait jamais évolué dans le grand monde de la politique ou de la finance, et le continent européen était un livre qu'il n'avait jamais ouvert. Il avait réussi comme Lord-maire de Birmingham et pour lui les dictateurs de l'Allemagne et de l'Italie ressemblaient aux Lord-maires de Liverpool et de Manchester, qui pouvaient appartenir à différents partis politiques et avoir des intérêts différents, mais qui ne pouvaient que désirer le bien-être de l'humanité et être des hommes fondamentalement convenables comme il l'était lui-même. Cette idée profondément fausse se trouvait à la racine de sa politique et elle explique ses erreurs."

Chamberlain croyait que le monde était à son image et il a réellement cru qu'Hitler était au fond de lui-même aussi correct que lui. Par conséquent, il désirait le regarder les yeux dans les yeux, lui parler d'homme à homme, et obtenir son engagement personnel. Chamberlain, qui voyait le problème en termes personnels, n'a pas pris garde au message de faiblesse qu'il envoyait à Hitler. Ses efforts ont consolidé la position de Hitler en Allemagne à un moment où ses généraux s'opposaient à l'invasion de la Tchécoslovaquie. Hitler, pour sa part, parlait avec mépris de Chamberlain comme d'un imbécile. (Il l'a littéralement qualifié "d'abruti," "Der Arschloch.")

Dans son discours du 5 Octobre 1938 à la Chambre des Communes, Winston Churchill a expliqué que Chamberlain n'avait pas saisi la véritable question en jeu, celle de la moralité et de la justice : "Il y a beaucoup de gens, qui croient sans doute honnêtement qu'ils n'ont fait que trahir les intérêts de la Tchécoslovaquie. Mais je crains fort que nous ayons à constater que nous avons profondément compromis, et peut-être mis en danger de façon fatale la sécurité et même l'indépendance de la Grande-Bretagne et de la France....Nous avons subi une défaite sans faire la guerre...."

Il n'est sans doute pas politiquement correct de faire un parallèle avec la situation actuelle mais l'exercice mérite quand même une certaine attention. Le 12 septembre 1938, dans son discours de Nuremberg, Hitler fit une comparaison explicite entre les Allemands des Sudètes et les Arabes palestiniens : "je n'ai absolument pas l'intention qu'ici, au cœur de l'Allemagne, il soit permis à une seconde Palestine de voir le jour. Les pauvres Arabes sont sans défense et abandonnés. Les Allemands de Tchécoslovaquie ne sont pas sans défense, ni abandonnés, et les gens doivent prendre note de ce fait." Ainsi, si l'on compare le destin amer des Allemands des Sudètes à celui des Arabes de Palestine dans les débats d'aujourd'hui, on se rattache légitimement de ce discours. C'est Hitler qui a fait la comparaison. Beaucoup d'Allemands des Sudètes vivent maintenant en Bavière, et ils ont pour l'essentiel reconstruit leurs vies et accédé à l'aisance financière en travaillant dur. Ce groupe est bien organisé politiquement et il exprime énergiquement sa revendication d'un retour, mais il semble qu'il existe une reconnaissance internationale tacite mais claire des raisons pour lesquelles les successeurs de la Tchécoslovaquie ont fermement refusé de permettre à cette minorité de vivre parmi eux.

Ces derniers temps, la proposition connue sous le nom de "la terre contre la paix," porte des marques de contagion du compromis original fondé sur l'apaisement. Cependant, là où un tel processus s'est mis en place insensiblement, la réalité peut être habilement dissimulée. Par exemple, dans leur désir d'obtenir les faveurs du monde arabe, les principales puissances occidentales ont forcé Israël à faire toutes sortes de concessions unilatérales. La méthode est identique à celle de l'apaisement dans les années 30 où un train de concessions était suivi de nouvelles demandes. Le processus peut sembler moins intense en l'absence d'une menace directe de guerre comme en 1938, mais quand le 4 octobre 2001, le premier ministre Sharon a soulevé ce parallèle dans son discours célèbre de Tchécoslovaquie, l'administration de Bush l'a publiquement réprimandé, sans ménagement.

Bien que beaucoup ait été écrit sur le sujet et que de nouvelles contributions seront encore apportées, nous pouvons observer aujourd'hui ces travers humains qui ont mené il y a soixante-dix ans à la tentative désastreuse de Munich d'acheter la paix par les "concessions du faible." Parmi eux : un manque d'imagination, de l'aveuglement, la négation du péril, l'ignorance de l'histoire et un optimisme exagéré.

Le docteur Joël Fishman est membre d'un centre de recherche de Jérusalem

Publié dans INTERNATIONAL

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