Israël ou le concept de démesure

Publié le par shlomo


Lise Noël, Historienne, auteure de L'Intolérance.

Une problématique générale, éditions Boréal/Le Seuil


Mots clés : Hamas, conflit à Gaza, Violence, Israël (pays)

Comme pour le conflit qui a opposé le Hezbollah libanais et Israël à l'été 2006, les critiques internationales reprennent aujourd'hui l'accusation de riposte démesurée de la part de ce dernier contre le Hamas à Gaza. Sans nuances, on compare le nombre de morts des deux côtés et les moyens militaires dont chacun dispose. Et l'on s'indigne.

Deux formes de disproportion sont cependant passées sous silence. La première porte elle-même sur une question de nombre. Il y a dans le monde 1,5 milliard de chrétiens et plus de 1,3 milliard de musulmans. De juifs il ne reste que 13 millions, 13 millions dont environ la moitié vit en Israël et l'autre, dans la diaspora. Six autres millions ont déjà été victimes d'un génocide, soit 78 % des juifs d'Europe. Aujourd'hui, les islamistes reprennent le flambeau de l'antisémitisme, qu'ils soient chiites, comme les dirigeants iraniens, ou sunnites, comme le Hamas dont la charte réclame non seulement la destruction d'Israël, mais la mort de chaque juif de la planète.

L'indignation sélective


La seconde manifestation de démesure tient à l'ampleur de la couverture médiatique dont les Israéliens font l'objet et au caractère éminemment sélectif de l'indignation que les mondes chrétien et musulman expriment à leur endroit. Un exemple: alors que Le Devoir du 30 décembre dernier prenait plus de la moitié de l'espace de la une pour couvrir le conflit israélo-palestinien avec le titre «Israël est déterminé à écraser le Hamas», une nouvelle rapportant un «Massacre à la machette» de femmes et d'enfants, dans le nord de la République démocratique du Congo (RDC), était reléguée en page A 5.

Ce n'est que de façon ponctuelle encore que l'on rapporte les tueries, les amputations massives, les viols systématiques et les rapts d'enfants que l'on drogue pour en faire des soldats, toutes atrocités qui constituent le lot de la RDC depuis plus de deux décennies, particulièrement dans le Nord-Kivu. Partout, en Afrique, les femmes et les enfants sont ciblés. Comme en Somalie, État dysfonctionnel qui génère les pirates de la mer. Comme au Darfour, dont personne n'a cure, malgré un génocide caractérisé. Et que dire du Zimbabwe, fief de Mugabe («Je suis le Zimbabwe»), qui nie les ravages du choléra?

Qui songe aujourd'hui à l'étau que continue de serrer la junte birmane autour de son peuple, junte qui vient de condamner à 45 ans de prison une vedette populaire locale pour avoir aidé des victimes de l'ouragan qui a dévasté le pays? Et aux Coréens du Nord, sans cesse menacés de famine? Et aux Tibétains, qui ne font plus les manchettes?

Les bourreaux des musulmans

Comme d'autres groupes ethniques, nationaux ou religieux, les musulmans sont victimes de despotes locaux, d'États voisins ou d'autres groupes ethniques et religieux. Leurs oppresseurs sont laïques, telle la Chine communiste qui persécute les Ouïghours, ou l'ex-dirigeant soviétique Islom Karimov dont la répression en Ouzbékistan est si féroce qu'un diplomate britannique a cru, en vain, devoir la dénoncer.

Quant aux chrétiens... Outre un Pierre Vallières qui s'est rendu sur place, qui, au Québec, est descendu dans la rue pour protester contre le massacre des Bosniaques par des catholiques croates et des Serbes orthodoxes? Qui s'est indigné par la suite de l'exode des Kosovars provoqué par ces derniers? Aujourd'hui même, quelle gauche juge bon de manifester pour attirer l'attention de la «communauté internationale» sur le lent génocide des Tchéchènes perpétré par d'ex-soviétiques devenus chrétiens orthodoxes?

Et qu'en est-il des musulmans qui oppriment d'autres musulmans? Comment oublier l'Algérie, ses centaines de milliers de morts, ses familles entières décapitées, enfants y compris, ses femmes enlevées et réduites à l'esclavage sexuel, sa population coincée pendant des années entre des militaires sans scrupules et des fanatiques islamistes qu'elle qualifiait de «forces de la tristesse»?

Qui dénonce aujourd'hui la barbarie médiévale des talibans, la dictature de potentats arabes richissimes et corrompus ou la répression exercée par le pouvoir iranien qui a torturé à mort la Québécoise Zahra Kazemi (se souvient-on seulement d'elle)?

On sait encore le sort des Kurdes musulmans pris en tenailles entre des Turcs sunnites, après l'avoir été dans celles des baasistes irakiens de Saddam Hussein. Et le Darfour toujours. Bien que musulmanes et sunnites, deux millions de personnes n'ont-elles pas été déplacées, des centaines de milliers d'autres tuées, et ses femmes délibérément violées par des forces soudanaises elles-mêmes musulmanes? Où est l'intervention de la «communauté internationale», où sont les protestations de la gauche occidentale?

Ainsi, des musulmans exterminent des musulmans, des athées persécutent des musulmans, des chrétiens massacrent des musulmans, et tout cela ne suscite que de l'indifférence ou des sursauts de révolte sans lendemain...

La paille et la poutre

Mais arrive-t-il que des juifs entrent en conflit avec des musulmans, alors là il n'y a pas de mots assez durs pour les pourfendre. Jour après jour, les journaux en font leur une, la gauche descend dans la rue, la «communauté internationale» s'indigne. En 2006, des syndicats canadiens et québécois, ainsi que des universités américaines ont même appelé au boycottage commercial contre Israël. Une association sportive internationale souhaitait bannir ses athlètes et des chercheurs britanniques, ses intellectuels.

Le caractère fort sélectif de cette indignation, la variation du degré de sympathie accordé aux victimes musulmanes en fonction de l'identité de leur oppresseur, l'application de la loi des deux poids, deux mesures dans le refus obstiné d'écouter les justifications d'Israël par rapport au souci marqué d'excuser les djihadistes qui font sauter des trains à Madrid, des métros à Londres, des avions à New York, et qui ciblent délibérément des civils en Israël, tout cela ne manque pas d'être troublant.

Il ne s'agit pas de prétendre que le comportement d'Israël est toujours impeccable, et il est parfaitement légitime d'en faire la critique. Mais, s'il y a démesure dans cette histoire, elle n'est pas là où l'on croit. Un sérieux examen de conscience s'impose à gauche.

Les juifs ne constituent que 0,0024 % de la population mondiale. Leur histoire leur a appris à ne compter que sur eux-mêmes. Dix tribus sur douze ont disparu lors de l'exil à Babylone. Sous les Romains, leur pays a été détruit et une grande partie de la population, dispersée dans l'empire. Au Moyen Âge, cette diaspora a connu des persécutions fréquentes, persécutions qu'accentuèrent les Croisades et l'Inquisition espagnole. Puis vint le XXe siècle... et l'Holocauste. Où était alors la communauté internationale?

Les Israéliens ont tiré la leçon de son silence, d'autant plus que des voix s'élèvent à nouveau, en Occident et chez les islamistes, pour réclamer l'annihilation des juifs. Que l'on ne s'étonne pas qu'Israël se défende avec l'énergie du désespoir!
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