Purger le monde de l’Etat Juif

Publié le par shlomo


Irwin Cotler 

 

The Jerusalem Post, 28 février 2009

 

Texte anglais original : "Making the world 'Judenstaatrein'"

 

Traduction française : Nicole Benattar, pour Info’Sion, Jérusalem

 

Irwin Cotler (Photo ajoutée par upjf.org

 

Quelque 250 parlementaires se sont réunis la semaine dernière pour la  séance inaugurale de la Conférence de la Coalition Interparlementaire pour Combattre l’Antisémitisme (ICCA). Cette rencontre s’est tenue à la suite d’incidents antisémites virulents, dangereux, rappelant l’atmosphère des années 1930, et qui n’ont pas leur égal depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Ce nouvel antijudaïsme ressemble à l’antisémitisme classique, mais il en diffère un peu. Il trouve son expression juridique et institutionnelle dans la résolution de l’ONU, qui assimilait le sionisme au racisme [1], et dont Patrick Moynihan avait déclaré qu’elle « donnait à l’horreur antisémite l’apparence d’une sanction internationale légale ». Mais il va bien au-delà. La description de ce nouvel antisémitisme requiert quasiment un nouveau vocabulaire, mais on peut l’identifier d’un point de vue juridique.

En bref, l’antisémitisme classique ou traditionnel consiste en une discrimination envers les Juifs, un déni et une attaque de leur droit à vivre en tant que membres égaux de la société. Le nouvel antisémitisme implique une discrimination envers le peuple juif et son droit à vivre en tant que membre de la famille des nations, le déni et l’attaque du droit à la vie du peuple juif. En fait, Israël est devenu le Juif collectif des nations.

La conclusion de la conférence ICCA de Londres affirmait

« Nous sommes inquiets de la résurgence de l’ancien vocabulaire de haine et de ses manifestations modernes, tant en paroles qu’en action politique, à l’encontre des Juifs, de leurs croyances et de leurs pratiques et à l’encontre de l’Etat d’Israël ».

En examinant les connexions complexes entre l’antisémitisme ancien et moderne et leur impact, Per Ahlmark, ancien dirigeant du parti libéral suédois et vice-Premier ministre, a conclu brièvement :

« Comparé aux récentes manifestations antijuives, ce nouvel antisémitisme est souvent moins dirigé contre des individus. Il attaque plutôt les Juifs collectivement et l’Etat d’Israël. Ensuite, ces attaques déclenchent une réaction en chaîne contre les individus juifs et les institutions… Dans le passé, les antisémites les plus dangereux voulaient rendre le monde « Judenrein » débarrassé de juifs. Aujourd’hui, les antisémites les plus dangereux veulent rendre le monde "Judenstaatrein", purgé d’un Etat juif. »


Antisémitisme génocidaire

La première version de ce nouvel  antisémitisme, et la plus dangereuse, est celle que je qualifierais d’antisémitisme génocidaire. Je n’utilise pas ce terme à la légère.  Je me réfère à l’interdiction, par la Convention sur le Génocide, « d’incitation directe et publique au génocide ». Si l’antisémitisme est la haine la plus ancienne, et le génocide, le crime le plus horrible, alors, la convergence de cette intention génocidaire contenue dans l’idéologie antisémite est la combinaison la plus toxique. 

Il existe trois manifestations d’antisémitisme génocidaire : le premier est approuvé par l’Etat, voire orchestré par lui, tel l’antisémitisme génocidaire d’Ahmadinejad, en Iran, qui est illustré par les parades militaires où figurent les missiles Shihab 3, recouverts d’un drapeau proclamant : « Effacer Israël de la carte », tout en diabolisant l’Etat d’Israël, présenté comme « une tumeur qui doit être excisée », et le peuple juif, comme « l’incarnation du mal ».

Une seconde manifestation de cet antisémitisme génocidaire figure dans les chartes, les conventions et les politiques de mouvements terroristes tels le Hamas, le Hezbollah, le Jihad Islamique et al-Qaida, qui appellent non seulement à la destruction d’Israël, mais au meurtre des Juifs où qu’ils soient, mais qui incitent aussi à perpétrer des actes terroristes pour atteindre cet objectif.

La troisième manifestation de cet antisémitisme génocidaire consiste en fatwas et écrits religieux, ainsi qu’en prêches dans les mosquées appelant au génocide, présenté comme une obligation religieuse, et dans lesquels les Juifs et le judaïsme sont décrits comme l’ennemi perfide de l’islam, tandis qu’Israël devient le Salman Rushdie des nations.

En un mot, Israël est le seul Etat au monde, et les Juifs, le seul peuple au monde, qui soient continuellement  l’objet de menaces gouvernementales, religieuses, ou terroristes visant à les détruire.

La déclaration de Londres - un véritable révélateur - a reconnu que,

« lorsqu’il y a appel au génocide, les signataires de la Convention du Génocide doivent automatiquement agir ».

Il faut maintenant que cette promesse soit tenue.


Antisémitisme idéologique

L’antisémitisme idéologique est une expression bien plus pernicieuse et sophistiquée du nouvel antisémitisme. Il s’exprime non par des appels au génocide contre les Juifs et Israël, ni par un déni raciste du droit des Juifs et d’Israël à exister, mais il prend plutôt la forme d’une lutte contre le racisme.

La première manifestation de cet antisémitisme idéologique fut son insertion juridique et institutionnelle dans la résolution « Sionisme égale racisme » de l’ONU [2]. En dépit du fait que la résolution a été annulée, l’assimilation du sionisme au racisme reste vivace dans le village global [3], dans les universités d’Amérique du nord et en Europe, comme l’a montré la récente enquête parlementaire britannique sur l’antisémitisme.

La seconde manifestation d’antisémitisme idéologique consiste à stigmatiser Israël en tant que pays pratiquant l’apartheid [= ségrégation raciale].  Plus qu’une simple condamnation, l’accusation implique la destruction d’Israël, comme le montrent les événements de la Conférence contre le Racisme, organisée par l’ONU, à Durban en 2001.

La troisième manifestation d’antisémitisme idéologique consiste à présenter Israël  comme devant être détruit, non seulement en tant que pays pratiquant l’apartheid, mais surtout en tant qu’Etat nazi.

Et c’est ainsi qu’Israël est délégitimé, voire diabolisé, par l’attribution des deux crimes les plus honteux du racisme du XXe siècle : le nazisme et l’apartheid, le comble de tous les maux. Cette utilisation du sionisme et du nom d’Israël comme synonymes de « raciste, ségrégationniste et nazi » suffisent à justifier toutes les condamnations. Tout débat s’avère inutile. Il n’existe aucun doute dès lors que ce triple racisme implique l’obligation morale de détruire Israël. En effet, qui pourrait affirmer qu’un «Etat d’apartheid, raciste et nazi » a le droit d’exister ? En outre, ces qualificatifs rendent justifiable la résistance « terroriste ». Effectivement, puisque cette situation est décrite en termes d’"occupation" et de "résistance", alors, toute résistance à un Etat ségrégationniste, raciste et nazi, est non seulement acceptable, mais obligatoire.

 

Antisémitisme légalisé

Dans ce contexte, l’antisémitisme idéologique cherche à se dissimuler sous le masque de l’antiracisme ; mais l’antisémitisme légalisé est encore plus insidieux et sophistiqué.  Dans ce cas de figure, simultanément, il se cache derrière la bannière des droits de l’homme, invoque le droit international et agit sous l’égide de l’ONU. En un mot, nous avons là une parfaite inversion des droits de  l’homme, du droit et de la sémantique : le fait de condamner Israël et le peuple juif à un traitement discriminatoire au plan international est "légalisé".

Du reste, un exemple d’antisémitisme légalisé est observable tous les ans, depuis 35 ans, devant la Commission des Droits de l’Homme de l’ONU. Cette institution très influente a toujours inauguré sa session annuelle en mettant en accusation le seul Etat d’Israël et en le condamnant avant même le début des délibérations, ceci en contravention totale avec les principes et les règlements de l’ONU. Dans cette situation surréaliste, la condamnation et la sentence sont prononcées  avant l’audition de l’accusé. Près de 30% des résolutions votées par la commission ont consisté en condamnations d’Israël.

En juin 2006, après que la commission ait été remplacée par le Conseil des Droits de l’Homme, cette nouvelle institution se mit à condamner un seul des Etats membres : Israël, qui fut visé par 80% des condamnations, alors que les principaux violateurs des droits de l’homme jouissaient d’une parfaite impunité. Ainsi, 5 sessions spéciales, 2 missions d’enquête et une commission d’enquête de niveau supérieur ont été consacrées à un seul objet : condamner Israël.


La Conférence ICCA et la déclaration de Londres condamnent sans équivoque cette légalisation de l’antisémitisme et « appellent les gouvernements et l’ONU à veiller à ce que les institutions de la communauté internationale et le dialogue des Etats membres ne se laissent pas manipuler au point de donner une quelconque légitimité à l’antisémitisme et de discriminer Israël, et surtout à ce qu’elles ne soient plus jamais témoin ni partie prenante  d’une autre réunion telle que celle de Durban en 2001.


La résurgence de l’antisémitisme mondial : données

C’est sans aucune surprise que les données confirment l’augmentation d’incidents antisémites. Néanmoins, les chiffres ne reflètent qu’une partie de la situation. Ils indiquent un accroissement de l’antisémitisme ancien et nouveau en se concentrant sur le modèle traditionnel qui vise les institutions et les personnes juives. Mais ils ne montrent pas le nouveau concept qui désigne Israël comme le Juif des nations. Or, ces deux accroissements sont liés et insidieusement favorisés par un climat réceptif à ces attaques contre des Juifs, en raison des attaques contre l’Etat d’Israël.  De fait, les rapports indiquent une augmentation des violences et des délits antisémites, contemporains de la deuxième guerre du Liban en 2006 et du récent conflit contre le Hamas, que les délégués de l’ICCA ont qualifié de « pandémiques ».


Conclusion

Ce contexte d’escalade et d’intensification de l’antisémitisme justifie, et même rend nécessaire la création de l’ICCA, pour affronter et combattre la plus ancienne et la plus durable des haines. Le silence n’est pas tolérable. Le temps est venu de donner l’alarme et surtout d’agir. Car, ainsi que l’histoire nous l’a abondamment enseigné : si cela commence par les Juifs, cela ne se terminera pas par eux. Le sort du canari asphyxié par l’antisémitisme annonce celui qui nous attend tous.

 

Irwin Cotler

 

© The Jerusalem Post

 

Irwin Cotler est membre du parlement canadien et ancien ministre de la justice, professeur de droit à l’université Mc Gill, et co-fondateur, avec le député britannique John Mann, de la Coalition Interparlementaire pour Combattre l’Antisémitisme (ICCA). 

 

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Notes du réviseur de la traduction

 

[1] Voir : "Sionisme=racisme : résolution 3379, votée et abrogée par l'ONU". 

[2] Voir référence en note 1, ci-dessus.

[3] C’est-à-dire le monde dont les habitants sont rendus voisins les uns des autres par les moyens modernes de communication. La métaphore a été inventée par le Canadien Marshall McLuhan pour décrire l'essor des médias électroniques et leur influence croissante sur les sociétés humaines. Voir « La métaphore du village global ». 

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Mis en ligne le 6 mars 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org

Publié dans ANTISEMITISME

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