Le vrai discours de Mahmoud Ahmadinejad et ce qu’il signifie pour les Juifs de France

Publié le par shlomo

Extrait de L’Arche n°612 (mai 2009).

Le 20 avril 2009, au siège européen des Nations unies à Genève, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad monte à la tribune pour prendre la parole devant les délégués à la Conférence d’examen de Durban (dite Durban 2). Son discours est brièvement interrompu par des étudiants juifs français déguisés en clowns, puis par le départ d’un certain nombre de délégués qui quittent la salle pour protester contre ses propos visant Israël, le sionisme et les Juifs [1].

Mais qu’a dit exactement Ahmadinejad ? Aussi bizarre que cela puisse paraître, cette question simple en apparence a reçu des réponses contradictoires.

Ainsi, juste avant le départ des délégués européens, quand Ahmadinejad commence à parler des circonstances de la création de l’État d’Israël, on entend distinctement le président iranien prononcer, en langue persane (farsi), le mot « Holocauste ». Dans la traduction simultanée qui a été diffusée en France – et dont la vidéo demeure disponible sur internet – l’interprète français dit : « sous prétexte des Juifs qui ont été victimes de l’Holocauste ». Dans la traduction simultanée en langue anglaise, l’interprète dit, au même endroit du discours : « under pretext of Jewish sufferings and the am… » (« sous le prétexte de souffrances juives et l’am… »), puis il s’interrompt de manière inexplicable et ne reprend le fil de la traduction qu’à la phrase suivante.

Que s’est-il passé, pour que deux interprètes professionnels donnent des versions différentes d’un même texte ? Et pourquoi l’interprète anglophone s’est-il interrompu au milieu de sa traduction ?

Si on consulte la version anglaise du discours qui a été diffusée ultérieurement sur le site internet de PressTV (une télévision gouvernementale iranienne en langue anglaise, qui est en fait un véhicule de la propagande de Téhéran à destination du monde anglo-saxon), on lit : « under the pretext of Jewish suffering », soit, à un article près, le début de la traduction de l’interprète ; mais sans aucun mot qui commence par « am… ». En revanche, si on se reporte au texte dans un anglais parfois approximatif qui a été distribué à Genève par la Mission permanente de la République islamique d’Iran auprès des Nations unies, on trouve : « on the pretext of Jewish sufferings and the ambiguous and dubious question of holocaust ». (Contrairement à l’usage, le texte iranien ne met pas de majuscule au mot « Holocaust ».)

Telle est l’origine du « am… » dans la bouche de l’interprète. Il s’apprêtait à dire « ambiguous », et il s’est arrêté soudain. Dans l’original anglais du discours de Mahmoud Ahmadinejad figure bien, après le « prétexte » des « souffrances juives », « la question ambiguë et douteuse de l’Holocauste ». C’est ce texte-là que l’interprète a sous les yeux, de même que les diplomates et les autres participants à la conférence. C’est ce texte-là qui est pour eux le discours d’Ahmadinejad : préparé à l’avance, traduit en anglais et diffusé par les autorités iraniennes, il définit la position de Téhéran.

De fait, lisant son discours à la tribune de Genève, Ahmadinejad a prononcé le mot « holocauste » (on peut supposer qu’il ne pensait pas y mettre une majuscule), bien que la traduction de PressTV ait ensuite biffé le mot. Mais il a évité, à la dernière minute, de prononcer les adjectifs « ambigu et douteux ». Si l’« holocauste » était selon Ahmadinejad un « prétexte » à la création de l’État d’Israël, le flou subsiste quant à la réalité de l’événement en question. Ce doute est, si l’on en croit les journalistes présents à Genève, le fruit d’une rencontre de dernière minute entre le président iranien et le secrétaire général des Nations unies, au cours de laquelle Ahmadinejad aurait été convaincu de ne pas aborder trop explicitement cette question qui fâche.

Voici donc, selon la version anglaise de PressTV, ce que Mahmoud Ahmadinejad a dit à Genève. Dénonçant « un certain nombre de pays puissants » qui gèrent les affaires du monde en « se basant sur leurs propres intérêts », il déclare :

« À la suite de la seconde guerre mondiale, elles ont recouru à l’agression militaire pour transformer toute une nation en peuple sans abri sous le prétexte de la souffrance juive et ils ont envoyé des immigrants d’Europe, des États-Unis et d’autres parties du monde pour mettre sur pied un gouvernement totalement raciste en Palestine occupée. Et, pour compenser les terribles conséquences du racisme en Europe, ils ont aidé à amener au pouvoir le régime le plus cruel et le plus répressif en Palestine. »

Nous suivons ici la traduction française publiée le 22 avril par Alain Gresh, directeur adjoint du Monde diplomatique, sur son blog Nouvelles d’Orient. Pour M. Gresh, qui se définit comme « spécialiste du Proche-Orient », le texte de PressTV représente l’« intervention intégrale » du président iranien. Dans une chronique au titre particulièrement violent, « Durban II, délire et désinformation », M. Gresh s’en prend aux journalistes occidentaux qu’il accuse de « déformer [l]es propos » d’Ahmadinejad. Ce dernier a renoncé aux mots « ambigu et douteux », donc tout est bien qui finit bien, et seuls des esprits chagrins ou des experts en « délire et désinformation » y trouveront à redire.

Ne chipotons pas sur le mot « holocauste » (avec ou sans majuscule) qui, figurant dans la version écrite originelle, puis effectivement prononcé par Ahmadinejad à la tribune, a disparu de la version tardive mise en ligne par les propagandistes de PressTV et fidèlement traduite par Alain Gresh [2]. Demandons-nous plutôt lequel, du discours rédigé à Téhéran et de la version amendée in extremis à Genève, est le « vrai » discours d’Ahmadinejad, c’est-à-dire l’expression des sentiments profonds du pouvoir iranien actuel.

Quand Ahmadinejad écrit que l’État d’Israël (il n’emploie évidemment pas le mot) a été créé « sous le prétexte de la souffrance juive et de la question ambiguë et douteuse de l’holocauste », qu’il fait diffuser ce texte en version anglaise par ses représentants officiels aux Nations unies, et qu’à la dernière minute il consent à en retrancher deux adjectifs, où faut-il voir la vérité de ce qui se dit et se pense à Téhéran ? Dans le texte originel, mûrement pesé et médité, ou dans le correctif improvisé à Genève ? Pour tout esprit honnête, la réponse à cette question ne devrait faire aucun doute, surtout au vu de ce qui se dit et s’écrit en ce moment même en Iran, et dont nous reproduisons quelques exemples en complément à cet article.

Mais restons au discours d’Ahmadinejad à Genève. Le monde entier, obnubilé par le négationnisme dont le régime iranien a fait sa marque de fabrique, s’est polarisé sur le passage du discours relatif au « prétexte » de « l’holocauste ». Du coup, on a négligé un passage bien plus long, dont une partie a aussi été omise à la dernière minute par Ahmadinejad. Dans ce passage il n’est pas question de « l’holocauste », mais sa tonalité est bien plus épouvantable encore. Il s’agit d’un discours proprement antisémite, fondé sur les dubies conspirationnistes dans la veine des Protocoles des Sages de Sion. Certes, le mot « Juifs » est remplacé par le mot « sionistes » ; mais un enfant de cinq ans comprend de quoi il ressort. Voici ce passage du discours d’Ahmadinejad, qui suit immédiatement le passage dont nous avons parlé plus haut.

« Le Conseil de sécurité a contribué à la stabilisation du régime sioniste et a soutenu les sionistes durant les soixante dernières années, leur donnant un feu vert pour poursuivre leurs crimes.

Il est d’autant plus regrettable qu’un certain nombre de gouvernements occidentaux, avec les États-Unis, se soient engagés à défendre ces individus racistes responsables de génocide, alors même que la conscience éveillée et les esprits libres du monde entier condamnent les crimes sionistes d’agression, de massacres et autres brutalités commises lors des bombardements de civils à Gaza. Ces gouvernements ont toujours soutenu ou sont restés silencieux face aux actes infâmes du régime sioniste.

Fort malheureusement la raison de leur soutien et de leur silence est que le sionisme égoïste et barbare est parvenu à pénétrer profondément leur structure politique et économique, ce qui inclut leur législation, leurs médias de masse, leurs entreprises, leur système financier et leurs agences de sécurité et de renseignement. Ils ont imposé leur domination au point que rien ne puisse être fait contre leur volonté. Dans certains pays, même les changements de gouvernement ne font jamais fléchir le soutien aux sionistes, bien qu’ils soient tous conscients de leurs crimes : cela est en soi fort regrettable.

Tant que la domination sioniste se maintiendra, de nombreux pays, gouvernements et nations ne seront jamais en mesure de jouir de la liberté, de l’indépendance et de la sécurité. Tant qu’ils seront au sommet du pouvoir, la justice ne triomphera jamais dans le monde et la dignité humaine continuera d’être offensée et piétinée. Il est grand temps que l’idéal du sionisme, qui constitue le paroxysme du racisme, soit brisé. »

Qui sont donc ces « sionistes » omniprésents, capables de « pénétrer profondément » la « structure politique et économique » des pays occidentaux, y compris « leur législation, leurs médias de masse, leurs entreprises, leur système financier et leurs agences de sécurité et de renseignement » ? Comment imposent-ils leur « domination » dans « de nombreux pays », au point que leurs habitants ne peuvent « jouir de la liberté, de l’indépendance et de la sécurité » ? À quoi les reconnaît-on, puisqu’ils sont « au sommet du pouvoir » ? Mahmoud Ahmadinejad a certainement la réponse à ces questions, puisque le passage ci-dessus figure dans le discours traduit, imprimé et diffusé en son nom par la Mission permanente de la République islamique d’Iran auprès des Nations unies.

Pour le premier passage, nous avions eu recours aux services du traducteur bénévole Alain Gresh. Pour ce passage-ci, notre collaborateur, aussi involontaire que le premier, se nomme Thierry Meyssan. Le journaliste conspirationniste, qui vit désormais au Liban, continue d’alimenter son site internet Voltairenet.org (ex-« Réseau Voltaire ») en articles où il dévoile, outre l’« effroyable imposture » du 11-Septembre, les innombrables complots ourdis par un Empire que dirigent des puissances occultes et où le « sionisme » joue un rôle de premier plan. Le discours d’Ahmadinejad était donc pain bénit, et Meyssan ne pouvait manquer de le reproduire. Cependant, les circonstances ont donné à cette reproduction un relief particulier.

Il faut dire que le site Voltairenet.org existe, pour des raisons qui tiennent peut-être à ses sources de financement, en plusieurs langues. Sur le site de langue anglaise, on trouve à la date du 22 avril 2009 une version du discours qui est strictement conforme à celle de PressTV. Sur le site de langue française, en revanche, le texte publié est daté du 20 avril, jour où Ahmadinejad a pris la parole. Et il repose sur la première version, celle qui a été distribuée par les Iraniens à Genève – à une exception près : l’expression « sous le prétexte de la souffrance juive et de la question ambiguë et douteuse de l’holocauste » est devenue « sous prétexte des souffrances juives et des abus sur la question de l’Holocauste » [3].

C’est ainsi que le lecteur de Voltairenet.org a droit, selon sa langue, à la version originale du discours prononcé par Ahmadinejad à Genève (en français et en espagnol), ou à la version aseptisée de ce même discours publiée par PressTV (en anglais et en italien)… Le développement sur « la domination sioniste » figure dans la version originale. Dans la version aseptisée, la partie du discours commençant par « Fort malheureusement » a disparu de manière inopinée. Des « actes infâmes du régime sioniste » on passe directement à « l’attaque U.S. contre l’Irak » et à « l’invasion de l’Afghanistan » (on y apprend que celle-ci a été « planifiée par les sionistes et leurs alliés de l’administration U.S. d’alors »).

Continuons à lire le texte d’Ahmadinejad. L’orateur revient à son thème de prédilection, sans la moindre autocensure. Désormais, toutes les versions concordent – celle d’avant le discours et celle d’après le discours.

« Aujourd’hui la communauté humaine est confrontée à un genre de racisme qui a terni l’image de l’humanité au début du troisième millénaire. Le mot “sionisme” [NDLR : en fait, Ahmadinejad parle ici du “sionisme mondial” : voir la note 3 en fin de cet article] incarne un racisme qui a faussement recours à la religion et abuse du sentiment religieux pour cacher sa haine et son horrible visage.

Il est cependant très important de souligner les objectifs politiques de certaines des puissances mondiales et ceux qui contrôlent des intérêts économiques, des richesses énormes dans le monde. Ils mobilisent toutes leurs ressources, dont leur influence économique, politique et médiatique mondiale pour apporter leur soutien au régime sioniste et s’efforcent singulièrement d’atténuer l’indignité et la disgrâce de ce régime.

Ce n’est pas uniquement une question d’ignorance et il est impossible de dompter de tels phénomènes par de simples messages culturels. Des efforts doivent être déployés afin de mettre un terme aux abus, par les sionistes et leurs soutiens, à l’encontre de la volonté politique et internationale et, en respect de la volonté et des aspirations des nations, les gouvernements doivent être encouragés et soutenus dans leurs combats visant à éradiquer ce racisme barbare, à avancer vers une réforme des mécanismes internationaux actuels.

Vous êtes, sans aucun doute, tous informés des complots de certains pouvoirs et des cercles sionistes contre les objectifs et les aspirations de cette conférence. Malheureusement beaucoup d’informations peuvent être diffusées dans un but de soutien au sionisme et à ses crimes, et il en va de la responsabilité des honorables représentants des nations de faire le jour sur ces campagnes qui sont en opposition avec les valeurs et principes humains. »

Un lecteur innocent ne verra là rien d’autre qu’une attaque en règle contre le « racisme » de l’État israélien. Un lecteur un peu plus subtil, informé par les passages du même discours que nous avons cités précédemment, s’interrogera sur l’identité de « ceux qui contrôlent des intérêts économiques, des richesses énormes dans le monde » et qui « mobilisent toutes leurs ressources, dont leur influence économique, politique et médiatique mondiale pour apporter leur soutien au régime sioniste »…

À la vérité, il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que la fantasmagorie antisémite se déploie ici dans toute sa brutalité. Partant de là, on est en droit de se poser des questions quant au discernement – ou à l’honnêteté intellectuelle – dont ont fait preuve les commentateurs français qui ont balayé d’un revers de la main les objections au discours de Mahmoud Ahmadinejad. On est même en droit de se demander de quelle manière ces mêmes commentateurs comprennent les discours, somme toute très semblables à celui de Mahmoud Ahmadinejad, prononcés par les « antisionistes » français que sont Dieudonné, Alain Soral et Yahia Gouasmi. Lorsque ce dernier – président du Parti anti-sioniste, du Centre Zahra et de la Fédération chiite de France – déclare sous le regard approbateur de ses deux comparses que « le sionisme a gangrené notre société », qu’il « gère les médias » et qu’il « gère l’éducation de nos enfants », il ne fait rien d’autre que reprendre, dans le contexte français, le discours dont Mahmoud Ahmadinejad était porteur devant une conférence des Nations unies à Genève.

Contrairement à l’impression que certains ont voulu donner lors de la Conférence « Durban 2 », les enjeux ne se limitent pas au Proche-Orient, et ce qui est en cause n’est pas seulement le conflit israélo-palestinien. Car faire montre de la moindre indulgence envers les propos du président iranien, c’est entériner par avance les propos – voire les actes – de ses adeptes et imitateurs un peu partout dans le monde. Y compris en France.

NOTES

1. Selon les comptes rendus de la conférence qui ont été publiés, les délégués des 24 pays suivants ont quitté la salle après le commencement du discours de Mahmoud Ahmadinejad : Autriche, Belgique, Bulgarie, Chypre, Danemark, Espagne, Estonie, Finlande, France, Grèce, Hongrie, Irlande, Lettonie, Lituanie, Luxembourg, Malte, Portugal, République tchèque, Roumanie, Royaume-Uni, Saint-Kitt et Neviss, Slovaquie, Slovénie, Suède. Neuf pays avaient par avance boycotté la conférence, pour les mêmes raisons : l’Allemagne, l’Australie, le Canada, les États-Unis, Israël, l’Italie, la Nouvelle-Zélande, les Pays-Bas et la Pologne. On remarque que tous les pays membres de l’Union européenne qui n’ont pas boycotté la conférence se sont retirés de celle-ci lors du discours d’Ahmadinejad. La République tchèque (qui assume la présidence tournante de l’Union européenne) décidera de se retirer définitivement de la conférence après le discours ; les autres pays européens reprendront leur place dans la salle après le discours du président iranien.

2. Par ailleurs, Alain Gresh se livre à une petite rectification amusante dans le vocabulaire des traducteurs iraniens. Le discours de Mahmoud Ahmadinejad se réfère, dans la version initiale comme dans la version « corrigée », aux « migrants » que les grandes puissances ont envoyés en Palestine pour y fonder l’État d’Israël. Mais le mot « migrants » a, dans la langue française contemporaine, une connotation positive liée aux tribulations des non-Européens en recherche d’un lieu où vivre et travailler. Les « migrants » du discours iranien sont donc devenus, sur le blog du Monde diplomatique, des « immigrants ».

3. Pour être précis, il est un autre endroit où la traduction publiée par Thierry Meyssan s’écarte de l’original. On lit chez Meyssan : « Le mot “sionisme” incarne un racisme (…) ». Or le texte anglais diffusé par les Iraniens, aussi bien dans la version originelle que dans la version ultérieure de PressTV, dit que le « World Zionism », c’est-à-dire le « sionisme mondial », est une incarnation du racisme (une formulation tout à fait conforme au conspirationnisme antisémite qui imprègne le discours d’Ahmadinejad). Pourquoi cet écart subit ? Une explication pourrait être que Thierry Meyssan, ou celui qui a effectué pour lui une traduction de l’anglais vers le français, a pris peur devant cette violence verbale. Une explication plus triviale tiendrait à une confusion entre les mots anglais world (« monde ») et word (« mot »).

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Publié dans ANTISEMITISME

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