"Le nouvel antisémitisme, vers une modélisation"

Publié le par shlomo


le nouveau livre de Shmuel Trigano
  


Extrait de Controverses 186

Le nouvel ANTISÉMISTISME,

vers une MODÉLISATION

Shmuel Trigano

 

 

Professeur des Universités, auteur,

entre autres, de

 

 

Les Frontières

d’Auschwitz

 

 

, Livre de Poche,

Hachette Littérature.

 


S'il est un trait qui caractérise l' "antisémitisme", c’est bien le ton moral.

Ce sont de vertueux esprits qui font entre eux assaut d’éthique pour fustiger le « péché ori­ginel » d’Israël et les tares des communautés juives. C’est tout à fait nouveau sur le plan historique car l’inimitié envers les Juifs se justifiait autrefois, certes, en termes moraux mais ceux ci épousaient la doctrine ou l’idéologie alors domi­nantes. Aujourd’hui, ce sont les arguments de la morale démocratique ou de la morale tout court, non entachés d’idéologie, qui sont invoqués pour condamner et délégitimer le sionisme, l’Etat d’Israël ou la communauté juive.

Ils sont au fond en accord avec l’étrange idéologie dominante de notre temps: le droit-de-l’hommisme. Son étrangeté découle de ce que les valeurs démocra­tiques ont été instrumentalisées pour servir les intérêts de pouvoir et d’in­fluence de ceux, affairistes politiques individuels ou groupes (minoritaires), qui les invoquent. Les valeurs se sont vues idéologifiées sans être recouvertes de concepts. C’est une idéologie qui semble vide et creuse. Les acteurs poli­tiques qui s’en recommandent poussent donc leurs pions au nom de la morale la plus pure. C’est sans doute une situation nouvelle. La morale y est irrémé­diablement corrompue car les méfaits se commettent en son nom, sans même une mise en scène idéologique. C’est ce qui explique pourquoi la figure du Juif, si est elle dépeinte négativement, l’est en fonction de valeurs morales, ce qui n’attente pas formellement et immé­diatement à son essence directement. Ce n’est pas parce que la condition juive est en elle-même mauvaise (quoique la déligitimation d’Israël du fait de son « péché originel » (l’« injustice » faite aux Palestiniens) l’implique), c’est parce que les Juifs transgressent les valeurs les plus sacréees de la morale qui a sur­vécu aux turpitudes meurtrières du XXe siècle. Le nouvel antisémitisme peut donc bien s’accompagner d’une quelconque célébration des Juifs ou plutôt de certains Juifs, d’une certaine figure des Juifs. Pas de « Juif Suss », de « déïcide », de falsificateurs de la parole divine, etc... – moralité oblige – mais la compassion pour les victimes de la Shoa, devenue le sésame-ouvre-toi de la bonne conscience. Cependant c’est la victime universelle dans le Juif qui est l’objet de l’attention ou, autre version, le Juif souffrant. Pas le Juif dans l’homme.

Le dédoublement


Le nouvel antisémitisme se déploie sur trois scènes et en fonction de trois logiques.
Ses deux caractéristiques sont:


1) Le dédoublement interne du Juif: la distinction de Juifs honorables, criti­
quant le monde juif dans toutes ses expressions (les Alterjuifs), et de Juifs cri­ticables et détestables (communautaristes, intégristes, colons, sionistes). Le critère de cette discrimination est la « morale » tirée de la Shoa qui assigne le Juif à la condition de victime, critère de sa reconnaissance et de sa célébration. 2)Le dédoublement externe d’Israël en projetant son identité réputée hono­rable (le peuple victime de la Shoa et rescapé) sur un double : le « peuple en dan­ger », les Palestiniens, sujet christique victimaire qui capitalise l’affect concer­nant la Shoa. Il se voit défini comme victime innocente des conséquences de la Shoa et donc victime indirecte de l’Europe coupable de la Shoa mais aussi, par ricochet, victime d’Israël.


Deux conséquences en découlent:


1) Les Palestiniens récapitulent la quintessence de la condition de victime de
la Shoa

2) Les Israéliens, déjà coupables malgré eux, ne doivent en aucun cas sortir de leur rôle de victimes, surtout face aux Palestiniens.


L’abaissement superlatif


Un système dialectique est à l’oeuvre:


1) La survalorisation de la Shoa, de la figure du Juif victimaire, vise à rabaisser
les Juifs vivants, trop réels et donc monstrueux.

2) La survalorisation des Palestiniens vise à rabaisser Israël. L’excès d’identification et de compassion avec les Palestiniens est la façon la plus directe d’ex­primer une profonde hostilité envers Israël.

3) La survalorisation des Alterjuifs, vise à rabaisser le reste des Juifs, tout en se présentant [innocent] de toute accusation d’antisémitisme.

 

Ainsi un Israël est toujours célébré et apprécié alors qu’un autre Israël, réel, est rabaissé. C’est la condition de la moralité du nouvel antisémitisme. Il est décla­rativement anti-antisémite.

 

 


L’effet de miroir

 

Ce modèle serait incomplet sans son arrière-plan local, européen, marqué par la centralité du problème de l’immigration. Un effet de miroir est ici à l’oeuvre ainsi qu’une logique de dédoublement.

 

1) Un parallélisme est fait entre la communauté juive et la communauté de l’immigration. La réputée « communauté de l’immigration », source de tout « communautarisme », est dédoublée, mise en parallèle avec la « communauté juive ». Quand Mitterrand félicitait « les deux communautés » pour être restées calmes durant la guerre du Golfe, tout le monde était censé savoir qu’il y a la France et, en France, « deux communautés ». Hors la nation, implicitement.

 

2) L’immigration fait peur et est méconnue mais les Juifs sont proches et « connus », très minoritaires de surcroît.

 

3) Le miroitement ainsi créé (la communauté juive, double de l’immigration) permet d’exprimer la critique et le ressentiment que l’on a envers l’immigra­tion mais à l’adresse des Juifs. C’est sur le maillon le plus faible que le res­sentiment s’exprime :

 

 


Ces trois scènes sont actives simultanément

 

1) Lâcher du lest sur Israël, c’est croire s’attirer les bonnes grâces de la popula­tion immigrée. La pêche aux voix électorales l’illustre dans les quartiers (cf. le discours des élus communistes et la politique municipale de fraternité avec la Palestine des mairies de cette mouvance).
L’apologie automatique de la Palestine érigée comme symbole identitaire tous azimuths étend cependant le terrain de la potentialité antisémite. Il se produit une fusion des ressentiments : j’ai vu de mes yeux, Place de la République, en mars, lors de la manifestation des handicapés « ni pauvres ni soumis », un manifestant se promener avec son slogan surmonté du drapeau de la Pales­tine. Les Palestiniens, pauvres avec les milliards engloutis par l’Europe et les capi­taux de l’Iran?

 

2) Exalter la Shoa, c’est s’assurer la moralité et la bonne conscience.

Cette exaltation excessive génère cependant un soupçon qui accuse les Juifs doublement: pour trahir la mémoire de la Shoa (Israël) en infligeant une autre Shoa au « peuple en danger », pour accaparer la condition de victime (la com­munauté juive) en en retirant avantages et pouvoir. La célébration de la mémoire de la Shoa accompagne ainsi, sans que la chose ne soit remarquée ni ne choque, l’accusation de nazisme lancée au monde juif.

Le Peuple comme cible et critère


Hier comme aujourd’hui, l’antisémitisme fait masse : il massifie les Juifs et

Une grande variété de formes de déligitimation du peuple juif se déploie, de l’extrême droite à l’extrême gauche. La droite est dominée par la figure du complot, du lobby, de la double allégeance, du communautarisme. La gauche a sa propre interprétation du lobby: il est néo-conservateur et gouverne la politique des Etats Unis et donc de l’impérialisme dont Israël est un relais. La gauche républicaine est anti-communautariste, mais favorise le communau­tarisme de l’immigration. Elle est, pour ces internationalistes comme pour les républicanistes d’entre eux, « anti-identitariste ». Or la judéïté apparait à tout le monde comme la quintessence de l’identité. L’extrême gauche, elle, est ou nihiliste, à la façon du post-modernisme (toute identité nationale est mau­vaise et Israël est la nation par excellence), ou bien à la façon du machiavélisme marxiste (comme la révolution des paysans allemands au XVIe siècle, l’inté­grisme islamique est révolutionnaire car il s’attaque à l’impérialisme américain. Il faut donc le soutenir contre Israël, suppôt des États Unis). Les figures les plus archaïques de l’histoire ressurgissent, comme sous la plume de Badiou, l’idée paulinienne du peuple juif particulariste, obstacle à l’universel et au salut du reste de l’humanité, ou la figure réïtérée à loisir et à profusion par les médias, de l’accusation new look de crime rituel commis sur les enfants. Le symptôme le plus grave est sans doute celui des Alterjuifs, déjà rencontré avant la deuxième guerre mondiale. Il est l’indicateur de la pression exercée par l’en­vironnement sur les Juifs et l’expression de cette pression en eux-mêmes et sur eux-mêmes.

 

Les caractéristiques socio-politiques du « Nouvel antisémitsme »

 

A l’image de son ambivalence, le « nouvel antisémitisme » se manifeste dans une société où des aspects de la condition juive sont valorisés ou exaltés, ce qui prête à confusion et à de nombreux jugements hâtifs, notamment des Juifs qui ont du mal à faire face au réel. Mais cette coexistence du positif et du néga­tif est l’expression de la fragmentation de cette société, signe de ce que des sec­teurs entiers de population ou d’opinion se dissocient les uns des autres. De ce point de vue, l’Etat, c’est à dire les élites du pouvoir, n’est plus qu’un groupe parmi d’autres sans pouvoir réel sur eux – si ce n’est celui – inerte – de la réglemen­tation. En France, depuis l’élection de Nicolas Sarkozy, l’Etat verse plutôt du côté du rapport positif au signe juif et est sorti de l’ambivalence perverse des der­niers jours du régime chiraquien (mâtiné d’un pouvoir gouvernemental de gauche, à l’époque de l’intifada), qui a détruit beaucoup de choses sur le plan sym­bolique. Néanmoins, il ne faudrait pas se méprendre sur le caractère significatif de cette évolution. Elle est certes très importante mais celà ne signifie pas que l’Etat exprime alors la société. La curée à laquelle se livrent les médias contre la personne du président est un signe de la faiblesse de l’Etat dans la société, qui, elle, peut prendre de toutes autres orientations.

 

Avec le « nouvel antisémitisme », nous sommes face à une croyance toute dévouée à la célébration de la passion du peuple christique palestinien. Cette adhésion au martyre du « peuple en danger » rend aveugle à la réalité. Elle s’accompagne donc d’une forclusion de ce que certains voient très concrètement et que les faits et les déclarations corroborent absolument impeccablement: la volonté de guerre du monde arabo-musulman et avant tout des Palestiniens, le refus systématique de partage depuis 70 ans, l’enseignement officiel par l’au­torité Palestinienne de la haine et du mépris, l’antisémitisme, le non respect des lois internationales et de tout accord, les origines du conflit, à savoir le refus arabe et ses conséquences, l’expulsion et la spoliation d’un million de Juifs des pays arabes dont la majeure partie a trouvé refuge en Israël. Ce dernier fait est d’ailleurs le secret le mieux gardé de l’histoire: sa révélation casse jusqu’à la racine la prétention palestinienne à une souffrance unique et à son mythe du retour. Un échange de population a eu lieu. Les réfugiés juifs étaient plus nombreux, plus spoliés que les réfugiés palestiniens.

 

Mais, s’il faut rétablir la vérité historique – car la vérité ne quitte jamais le lan­gage, même quand il est manipulé – on ne déracinera pas une croyance qui se nourrit d’elle-même et ne trouve dans les faits contradictoires pour elle qu’une confirmation de ses illusions. La désactivation du débat intellectuel, l’exclu­sion des scènes des médias et de la respectabilité sociale de ceux qui tentent de faire entendre cette perspective est un très mauvais signe de la situation et de son évolution possible. C’est le moment des faux prophètes.

© Controverses

 

Mis en ligne le 14 juin 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org

les attaque en tant qu’ils sont un groupe, une collectivité, un peuple. La nation israélienne est un objet de choix, on le comprend. Israël est un Etat souverain: la quintessence d’un peuple. La déligitimation d’Israël vise donc à lui dénier – c’est le côté « moral » – le droit d’être un peuple, au nom de l’identité à laquelle il est assigné indépendamment de sa volonté et de sa réalité histo­rique (il ne serait pas un peuple, ce que confirme les Alterjuifs). Par contre les Palestiniens, eux qui n’ont jamais existé comme entité politique ou culturelle dans l’histoire et qui, pour une grande part, sont nés de migrations inter-arabes aux XIXe et XXe siècles, constituent Le Peuple par excellence, celui de la Terre (les « oliviers » et les « paysans » palestiniens !), celui de l’autochtonie, que per­sonne ne remet en doute, tout comme la politique xénophobe couchée dans les documents et déclarations constitutionnels d’une future Palestine semble tout à fait normale. L’hostilité envers Israël porte une hostilité envers le peuple juif et donc toute communauté juive, dans son principe même d’existence si elle fait référence à une collectivité. De ce point de vue, Israël est le dérivatif pour dire quelque chose aux Juifs, « protégés » par la mémoire de la Shoa, afin de les encou­rager à se désolidariser d’Israël.– Anciens citoyens, ils se voient reprocher leur « communautarisme » et leur manque d’intégration (sic).


– L’exaltation du monde arabe et islamique – le « politiquement correct » – cache une critique virulente d’Israël et des Juifs, qui ne manque pas de s’ex­primer, ici ou là.La contribution alterjuive à ce système est capitale pour que la façade de mora­lité ne se lézarde pas. Elle est la caution de la moralité du nouvel antisémi­tisme. Sans cet apport, sa nudité crue serait révélée et il ne pourrait pas subsister une seconde, notamment sous le jour de sa « compassion » pour la Shoa.

Publié dans ANTISEMITISME

Commenter cet article